La tête à Papineau

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Photo: Source Collection Jacqueline Papineau-Desbaillets

Avec la parution du dernier tome de la correspondance du chef patriote Louis-Joseph Papineau, on découvre un penseur politique qui n'a pas peur de parler haut et fort, notamment pour dénoncer l'Acte de l'Amérique du Nord britannique, cette loi anglaise qui tient lieu de document fondateur du pays au nom du centralisme impérial de Londres.

Après 12 ans de labeur, la publication de 1900 lettres (presque toutes inédites) de Louis-Joseph Papineau, ce qui représente 4000 pages de texte imprimé, j'ai découvert la personnalité authentique du plus grand penseur politique du XIXe siècle québécois. C'était un être sensible, autant idéaliste que charmeur, un visionnaire doublé d'un homme du monde à l'humour très fin», explique Georges Aubin. Il voit son travail comme «un bonheur».

L'érudit vient de publier, avec sa femme Renée Blanchet, l'édition soigneusement annotée des Lettres à sa famille (1803-1871), le sixième et dernier volume de la totalité de la correspondance retrouvée de Papineau. Il précise que ces textes envoyés aux membres de la «famille élargie» (père, frères, neveux, cousins, etc.) du tribun (excluant sa femme, Julie Bruneau, et leurs enfants) révèlent encore plus l'homme intime que les Lettres à Julie (1820-1862), ne serait-ce que parce qu'ils s'échelonnent sur une période plus longue.

Présenté par l'universitaire Yvan Lamonde, enrichi des notices biographiques des 39 correspondants, le livre «nous prouve, dit Aubin, que Papineau, à la différence de la plupart des hommes politiques de l'histoire du Québec, n'a pas peur d'exprimer les émotions qu'il ressent». Selon l'ex-enseignant de 69 ans, qui vit à L'Assomption, il met en relief «non seulement la raison du penseur mais aussi le coeur du citoyen dans l'esprit du romantisme le plus profond».

Des influences

En quoi l'attitude du révolutionnaire d'ici, qui, au début de son exil, dans une lettre de 1838, mentionne avec sympathie Silvio Pellico (1789-1854), se rapproche-t-elle de celle de l'écrivain et patriote italien, incarcéré par le dominateur autrichien? Champion du principe des nationalités, Pellico conciliait l'amour de la patrie avec celui de l'humanité, au point d'affirmer en 1834: «Un patriotisme illibéral, envieux, inhumain, au lieu d'être une vertu, est un vice.»

Perspicace, Aubin rappelle que Mes prisons (1832), récit autobiographique au succès international de l'écrivain italien, influença notre intelligentsia au XIXe siècle. Il souligne: «Papineau, dont le pouvoir colonial britannique a mis la tête à prix en 1837, est, comme Pellico, un pacifique doué d'une vision aux résonances universelles. Il refuse de s'engager dans une révolte armée. Il préfère toujours la discussion. Il est même souvent un ami de ses adversaires.»

En 1842, une lettre du tribun à sa soeur Rosalie exprime tout le prix qu'il attache à la politesse, à la sociabilité. Il lui écrit: «La chaleur du coeur, la vivacité des douces affections de famille, ce plus puissant élément de bonheur, ce plus fécond principe de moralité, sont en nous, Canadiens, comme je ne les ai vues nulle part ailleurs.» Papineau oppose ces qualités vierges aux splendeurs artificielles de Londres ou de Paris, des capitales vieillies où grondent «les orages de l'ambition».

La bonté simple et naturelle que l'épistolier admire chez ses compatriotes évoque l'idéal rousseauiste. Dans le livre, elle tranche sur les machinations de l'oppresseur anglais qui, par l'Union des deux Canadas, tente de «dénationaliser les Canadiens» originels (1844). Ceux-ci, au nom d'un fier enracinement digne des autochtones, se heurtent à «une domination européenne en Amérique» (1858).

«Disciple avoué de Jefferson» (1859), ce chantre de la liberté au Nouveau Monde, Papineau, qui pourfend l'Acte de l'Amérique du Nord britannique, dicté par le centralisme impérial et promulgué par la reine Victoria en 1867, lance, l'année suivante, une boutade au mari de l'une de ses nièces: «Cabalez pour m'empêcher de devenir premier ministre de la Confédération.» Cet humour absurde montrerait-il que le vieil homme tente de se consoler de l'horreur du «servilisme colonial» qu'il dénonce?

Les fleurs au bout des fusils

Jardinier de Montebello, le penseur retiré présente, en tout cas, la nature et les tendres amitiés comme les antithèses pacifiques du pouvoir, ce monstre qui sème la division et répand la solitude. Des fleurs au bout des fusils, l'affection au lieu de la guerre civile pourraient n'être que de la sensiblerie. Mais, venant de l'ancien exilé politique, du condamné amnistié, du détracteur presque isolé, en décembre 1867, de la Confédération canadienne, le mot solitude a un poids exceptionnel.

Au soir de sa vie, Papineau, le septuagénaire, envoie plusieurs lettres à une adolescente de 16 ans: Marie-Louise Globensky, arrière-petite-nièce de sa veuve. En 1865, il lui écrit: «En son seizième printemps, on ne peut s'empêcher d'entrevoir que l'on ne peut pas être longtemps livrée à une si étrange solitude. En son soixante-dix-neuvième hiver, l'on peut craindre que la solitude ne se prolonge, ne se fasse de plus en plus triste, à moins que Marie-Louise ne soit aussi bonne que belle, aussi compatissante que fidèle à l'amitié promise.»

Devant l'affection du vieil homme pour la jeune fille, Aubin s'émerveille. L'idéalisme qui nourrit cet amour platonique ressemble-t-il à celui du fils aîné de Louis-Joseph Papineau, Amédée, dont Georges Aubin est actuellement en train d'éditer les textes? «Je crois que le rêve d'inclure leurs compatriotes dans un vaste ensemble panaméricain d'esprit républicain a germé dans la tête d'Amédée avant de mûrir dans celle de Louis-Joseph. Le père et le fils se complètent.»

Loin des nationalismes fondés sur le passé embelli et sur la puissance, l'utopisme qui consiste à voir un Québec libéré au sein d'une union fraternelle et progressiste des Amériques, s'étendant même à toute l'humanité, est le véritable héritage que Louis-Joseph et Amédée Papineau nous ont légué. Ce rêve immense fait presque perdre la tête, mais il reste gravé dans le coeur.

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Collaborateur du Devoir
6 commentaires
  • Denis Poitras - Inscrit 6 août 2011 09 h 31

    Papineau

    A-t-il vraiment envoyé des lettres à l'arrière-petite-nièce de sa veuve?

  • Jacques Patenaude - Abonné 6 août 2011 09 h 56

    On l'a quand même échappé belle

    La position de Papineau en s'opposant à l'acte de l'amérique du nord était l'annexion aux États-Unis rien de moins.... Heureusement que le grand homme n'a pas été écouté. Imaginons ce que nous serions devenu noyé dans le melting pot américain.

  • Felixggenest - Inscrit 6 août 2011 13 h 46

    _

    @Denis Poitras : C'est bien ce qui est écrit... (?)

    @Jacques Patenaude : De ce que je vois, y avons-nous vraiment échappé? :-) Mais je suis bien d'accord avec vous, heureusement que Papineau n'a pas été écouté sur ce point. À l'époque ça aurait été bon, mais aujourd'hui... hum.

  • Pascal Laflamme - Inscrit 6 août 2011 15 h 32

    Malgré toutes les fleurs...

    Je suis désolé mais malgré toutes les fleurs que l'on peut lui lancer, les paroles qu'il a prononcé, les actes qu'il a fait pour le Québec, je ne peux m'empêcher de reprocher à Papineau son absentéisme une fois les affrontements armés commencés. Du moment que les patriotes ont commencé à subir des revers à St-Charles et St-Eustache par exemple, il s'est enfuit, vivant sous des noms d'emprunt, même sous un nom anglophone (monsieur Lewis) pour se cacher. Il s'oppose même à la rédaction d'une déclaration d'indépendance le 2 janvier 1838, lors de la rencontre à Middleburry avec Robert Nelson. Je suis d'accord avec la déclaration du curé de St-Benoît, Étienne Chartier faite à Papineau datant de novembre 1839 : ''Hélas ! que la nature ne vous a-t -elle donné autant de courage que d'éloquence ! Vous seriez peut-être aujourd'hui, glorieusement assis dans le fauteuil présidentiel de la république canadienne, et nous les orgueilleux admirateurs de notre premier magistrat !''

  • France Marcotte - Inscrite 6 août 2011 21 h 40

    Les qualités vierges et les splendeurs artificielles

    D'un côté, "la chaleur du coeur, la vivacité des douces affections de famille", la bonté simple et naturelle, "un fier enracinement digne des autochtones", mais un servilisme colonial ... nous ici.
    De l'autre, les splendeurs artificielles des capitales vieillies où grondent les orages de l'ambition, les machinations de l'oppresseur anglais qui tente de dénationaliser les Canadiens originels, une domination européenne en Amérique.
    Deux univers dont il subsiste quelques chose. La bonté simple et naturelle qui s'accorde bien au Nouveau Monde, à des humains nouveaux, les Québécois?