Poésie - Les voix cassées

«Le cœur éteint comme un phare», Isabelle Gaudet-Labine parvient tout de même à éveiller l'œil aux aguets, une sorte de révolte contre l'adversité. Toujours en quête «des heures sans faillir / pour la moindre tendresse», ces «friables tendresses» qu'elle n'a cesse de quérir, sans lesquelles poursuivre soi-même sa route de vivante n'aurait aucun sens.

Malgré les soubresauts du malheur, trouver à conquérir sa place exacte, l'amour autre, autrement, renouvelé, elle-même nouvelle «mutante» — pour rappeler, sans coïncidence, un titre de Germaine Beaulieu. Muée, soit, mais aussi mue par le désir, la poète tâte, palpe, va à la peau, sur le coeur affolé. Mais l'obscurité guette, la linéarité se fracture ainsi que le sens des mots, ainsi que la trajectoire du sens. Rien de clair ici, bien au contraire. En apparence facile, tellement minimaliste, cette poésie déroute, dévie, complexifie les ruptures, les appels à l'autre.

«chambre d'amours vaines / vidée / après la mue // tiendra-t-elle sur mon squelette / cette peau moins sale // ma belle bête?» Vouée à une inquiétude lancinante, la poète met sans cesse en question le possible retour d'un calme bienfaisant. «sur [ses] yeux passent en trombe le monde / et des reflets de noyés». S'imposent un désespoir fulgurant, un pessimisme de laissée-pour-compte, les chambres désertées, les peaux sans derme. Elle a beau s'illusionner, affirmer «je vous aime et j'écris / dans vos dos / mes amantes pâles», l'absence fait rage, fait craquer les espoirs les plus durs. La présentation du recueil parle d'un «renouveau amoureux»; j'avouerai ne pas en avoir vu l'ombre. Bien au contraire, la Mue semble tout entière consacrée à ce passage douloureux, à cet entre-deux qui bée dans la vacuité du coeur et du corps offerts: «malgré les signes le temps n'ouvre ni nos sexes ni nos os / on croirait / qu'il se repose de nous».

Survivre au chagrin


Le nouveau recueil de Germaine Beaulieu se teinte de noir, des effets du deuil dont il faut se garder, se protéger, afin de réapprendre l'éclat solaire, l'eau courante, la vivacité de la parole: «la blessure dans [son] ventre les mots "plus jamais" surgissent. [Elle] tourne gyroscope Étourdi sur socle en feu.»

Le titre des diverses parties du recueil forment une phrase secrète, une piste qui suit les méandres des affects: la poète se met à l'écoute du «muet des mots», jusqu'à la «fièvre», «[entend] le silence» «derrière la scène» à «l'aube nacrée», soumise à l'«errance» devant le «miroir du levant», pour comprendre qu'il s'agit bel et bien d'une «question de temps» avant d'assumer la radicale rupture de la mort.

En somme, «une constante obsession de la perte» préside ici à l'écriture scripturaire, à cette quête d'une vie après l'absence.

«Encore faut-il lire le cycle perdu», et c'est ce à quoi s'attarde cette écriture qui mélange les eaux fluviales et pluviales afin d'appréhender tous les aspects d'un possible retour au calme intérieur. Devant la morte au cercueil, sa robe mystérieuse, les mains qui la touchent, l'oeil qui la couvre, le double sens du mot «dépouille» impose à la fois le cadavre et le détachement.

Se référant au mythe de la résurrection, la poète se console en affirmant sans ambages: «La nuit des temps venue nous nous retrouverons. Déjà le plaisir de rêver à un avenir possible» comble la peine insupportable. Question de temps, donc, avant la réconciliation avec le présent. Pour l'heure, l'absence creuse l'âme, une déroute fiévreuse préside aux heures de peine, la voix rauque de l'écriture cherchant le tracé du renouveau.

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Collaborateur du Devoir

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Mue

Isabelle Gaudet-Labine
La Peuplade
Chicoutimi, 2011, 92 pages

Miroir du levant
Germaine Beaulieu
Écrits des Forges,
Trois-Rivières, 2011, 108 pages

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