Poésie - Benoit Jutras et Roger Des Roches: deux êtres à l'affût

L'ange protecteur du mois de juillet, cet ange du destin, préside aux destinées des êtres chez Benoît Jutras: ces êtres se réfugient dans une sorte de désespoir onctueux, révélateur d'une souffrance profonde devant l'incompréhension, devant ce qui advient aux humains. Le quatrième et nouveau recueil de Benoit Jutras, au titre curieux de Verchiel, qui fait référence à la fois aux instances angéliques et zodiacales, confirme, s'il le fallait, un talent profond, mais soutient encore la difficulté intrinsèque de son œuvre soumise aux contradictions du sens, comme l'est la vie même qu'elle révèle, décortique.

Ces poèmes sont des yeux éblouis par les fractures de la fatalité, les paysages, les effets d'optique, les nuances de la lumière, comportant à la fois épreuves et concentrations. En fait, ce recueil propose un acte de foi, une sorte d'accueil totalisateur des possibles, une disponibilité sans faille devant l'étonnement. Que ce soit en prose ou en vers libres, que ce soit dans Race privée, Studia caecos, le Livre jeté au feu ou L'Invention de la foi, le poète veut toujours se dépatouiller devant ses doutes profonds, devant son incessant besoin de comprendre et de survivre.

Une colère bouillonnante et une faim inassouvie président à ces textes ardents. On y entend parfois des échos de superhéros, de fantasy chronique, tellement l'excessif dépassement de soi, exigé pour seulement respirer, encourage une guerre larvée contre l'abandon.

Il me faudrait plus d'espace pour rendre compte de la qualité inouïe des images, de la force déferlante de ces textes qui sont très beaux et d'une densité qui emporte l'adhésion. Alors, avec le poète, «[...] un jour, nous perdons pied. Nous enlevons nos vêtements, nos bijoux, nous enlevons notre peau, nous alignons nos os sur la ligne d'écriture». On est ici littéralement emportés par une Faim souveraine, selon le beau titre de Jean Royer, avalés. Devant le destin, devant ou avec Verchiel, et avec lui, «nous habitons le lieu-dit du crâne». C'est alors que le poète affronte la stricte beauté d'écrire.

Exister

Comme s'il s'agissait d'une connivence secrète entre les poètes, nous trouvons, chez Jutras, ce vers qui pourrait servir d'introduction au recueil de Des Roches: «Nous sommes de juillet et d'ici: visiteurs de minuit au fond du verbe être.» Mais chez Des Roches, dans Le nouveau temps du verbe être, on est dans le rythme pur, dans la danse et le soubresaut des mots. Dans le corps, toujours, mais aussi dans les hosties et les mains du Christ, dans «le poème débattu en furie». Là aussi, pas facile, la poésie! Déroutante, même! On dirait que ça va dans tous les sens, mais ça guette, scrute, s'inquiète, fouine. Des Roches, dans l'état présent du verbe être, s'immerge d'immédiateté froufroutante, frémissante.

Un homme, une femme, des orgies de sensations primaires, du concret, des inquiétudes presque cathos, des aveux et «Pardon pour mon désir». À travers cela, une impression que le poète étouffe à la fois de vie et d'appréhension, submergé par un trop-plein originel, foudroyant.

Et toujours cette sexualité qui hante le moindre objet, la moindre présence vivante, même le mot le plus simple. Chez Des Roches, les arcs, les corps et les instants sont bandés sur le droit fil de la langue, depuis les premiers recueils. Sexuation exacerbée du désir, puisque le poète se tend vers les points cardinaux, démesuré, «traversé / par les mêmes mots toujours (cul, ange, poème)». La voracité, l'appétit devant «l'océan triste».

Transie, portée par un amour infini, inassouvie soif d'enfant mâle, cette poésie, aux accents parfois excessifs et romantiques, tremble devant les «coeurs feuillus», car «les livres sont terribles», à la fois vivants et mortels, comme les êtres aimés, les pères, les mères, les amantes ou les enfants. Ce nouveau temps du verbe être se conjugue encore sous d'irrévocables augures, à savoir ceux de l'âge qui radicalise l'inquiétude et la précarité des sentiments.

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Collaborateur du Devoir