Poésie - La musique de Nicole Brossard

Cette «langue jeune» qu'on a toujours reconnue à Nicole Brossard se déploie avec son Piano blanc en une efficacité jamais démentie, dans sa recherche inlassable du «savoir-vie». Toujours recommence sa quête du dedans-dehors, des corps-esprits en alerte, en alarme. Toujours prégnante la coulée sonore de la lan-gue, liane qui entoure les êtres et les lieux dans un désir d'incarnation que la joie des mots met en lumière.

Ce livre est un long questionnement nerveux qui s'accomplit pour saisir la place comme le déplacement de soi dans la connaissance, les sensations, les sentiments. La poète écoute les notes qui, du plus près au plus lointain, ne lassent pas l'attention, ravivent l'éclat verbal et les langues portées de par les vents. Voilà une femme qui ouvre les yeux, qui ouvre ses sens, qui se tend pour comprendre du monde. Portée qu'elle est par de surprenantes impressions, dont celle-ci n'est pas la moindre: «du haut de ma cage thoracique [...] au matin j'ai un chiffre dans le sentiment», on peut accéder à une intensité troublante et troublée face aux bruits du temps.

«Tressaillir» suggère la première partie, pour sa mise en alerte, tendue, ouverte, prête à voyager dans le vocabulaire en «Dedans» ou au «Dedans inver-sé», peu importe, pourvu que se joue la vie relue, la vie profonde. Jusqu'à l'«Hôtel Furama, L.A.» au «salon piano blanc», pour entendre la percussion des sons, les marteaux contemporains, les matières de John Cage, toute «préparée» qu'elle est à tenir le coeur à bout portant.

«Au nom de petites survies», la poète entre en ces lieux étranges pour tenter de «dénombrer les corps de femmes à l'aube / les particules d'âme dans l'air». En ce milieu des sonorités, ce sont les «Paupières» qui sont sollicitées pour la mener au plus près des «Paragraphes d'éternité», ceux qui composent la troisième partie, qui accentuent sa «vaillance verticale», invités que nous sommes à l'accompagner à Venise, tableaux mouvants, tableaux célèbres, montrés du doigt, source d'u-ne perpétuelle gourmandise de savoir. Toujours, elle «bouge beau», pour paraphraser le titre de son recueil de 1968, afin d'accéder à l'intelligence des formes et des êtres, «pour adapter son rythme cardiaque / à toutes les nanolarmes et déferlantes de mélancolie».

Dirai-je assez à quel point ce livre est fort, captivant et exigeant comme toujours? Dirais-je assez qu'à la lecture d'un nouveau recueil de Nicole Brossard, on se retrouve et se perd, on s'égare et se rencontre, fasciné par une constance au souffle perpétuellement en proie au désir, aux nuances, aux mots justes, à l'aventure des mots, dans les mots, parce que cette oeuvre est portée par un sens aigu de ce qu'est la poésie, son péril?

Tant de livres «pour apprendre la glisse / entre les mots femmes et réalité / entre univers et chambre à soi», tant de vers pour ouvrir ce monde obscur et lourd des vers et de la prose qui fouit l'«en-deçà».

Du piano sonore au «Piano prose», Nicole Brossard indique bien ce que sont ses touches, ce sur quoi elle fait ses gammes. Car elle sait trop bien que «vivre ne sert qu'à vivre» et qu'il faut que ce vivant s'incarne aussi dans la matière de la langue, que les sons, porteurs de sens, puissent la propulser au-devant du monde. Accompagnée qu'elle est de «personnages de nuit dévalant / entre les siècles et les oeuvres».

Matière tangible, les vers se répondent en partie ou en totalité, à la fin du recueil, se répètent dans «Ruisseler». «Qu'ai-je donc imaginé / pour ainsi toucher / le murmure continu des vies comparées / notre centre de gravité enfiévré»? se demande-t-elle. Sera-t-on sauvé parce qu'il y a cette «rose endurance à travers les siècles»? Peut-être, si on consent à envisager la poésie comme cette route directe franchissant les frontières, si nous accompagnons aussi la poète éclairée, à l'«énergie [...] obstinément fiévreuse».

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Collaborateur du Devoir