Psychiatrie - «Soldat, tu combattras coûte que coûte!»

Ils furent plus de 100 000 «mutilés du cerveau», soit 10 % des blessés de l'armée française lors de la Grande Guerre. Au Canada, la même proportion de soldats fut affectée. Les traumatismes psychiques de ces mutilés venaient de l'exposition à la violence durant ce conflit moderne, le premier où la technologie servit à la mise à mort massive des combattants.

Alors que les blessés physiques devinrent des héros en France, ces «blessés de l'âme» furent taxés de lâcheté par les autorités médicales. On les traita rarement avec aménité et ils furent privés de pension. De fait, ces «soldats de la honte», comme les nomme l'historien Jean-Yves Le Naour dans le titre même de son essai, gisent dans des cimetières oubliés, comme celui des fous de Cadillac, en Gironde.

Le psychologue Georges Dumas soutenait encore en 1918 que «la guerre n'a pas en elle-même créé ou révélé des troubles mentaux nouveaux». La majorité des intervenants virent dans ces hystéries guerrières de simples prédispositions. La théorie du pithiatisme les enferma dans une conception suspicieuse et culpabilisante: le soldat souffrant avait l'entière responsabilité de sa condition mentale.

De respectés médecins salués par l'état-major, tel le Dr Clovis Vincent (1879-1947), se transformèrent en bourreaux, selon nos critères d'aujourd'hui. Le Dr Vincent développa une méthode de rééducation des combattants désemparés: l'électrothérapie, ou la torture par électricité. Le but était de distinguer les simulateurs des patients traumatisés et de soigner ces derniers afin qu'ils puissent reprendre les armes. En 1916, le rebelle zouave Jean-Baptiste Deschamps refusa ce traitement abominable. S'ensuivit un retentissant procès, «l'affaire Dreyfus de la médecine militaire», qui mit au jour les pratiques thérapeutiques du Dr Vincent et le silence consentant des autorités en manque de chair à canon. Deschamps, qui risquait la peine capitale, écopa de six mois avec sursis. Cet épisode témoigne de l'émergence du droit du soldat blessé à disposer de son corps. Il démontre aussi le glissement de la médecine française vers la violence assumée en réponse à la souffrance psychologique, par souci d'efficacité, par son nationalisme aveugle et ses lourds préjugés sociaux et moraux.

L'intérêt du livre, qui décrit la lente évolution des conceptions des aliénistes français de l'époque, est de montrer combien l'impératif patriotique a pu, en situation de guerre, prendre le dessus sur l'analyse scientifique et le respect de la dignité des patients. En relativisant les points de vue des «spécialistes», dont certains refusèrent les thèses dominantes, Jean-Yves Le Naour ajoute avec son essai fort documenté une pierre à l'histoire de la psychiatrie et à celle de l'immense boucherie humaine que fut la «der des ders».

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Collaborateur du Devoir