Essai - Montréal issue des eaux

En 1959, comme par hasard 200 ans après la victoire des Anglais sur les plaines d'Abraham, Élisabeth II, en tant que reine du Canada, et le président américain Eisenhower inaugurent la voie maritime du Saint-Laurent (dont une section, aux confins de l'Ontario, appartient aux États-Unis). Montréal, port intérieur exceptionnel, perd son atout au profit de Toronto et du Middle West. La ville des eaux deviendra-t-elle une utopie touristique?

Dans son «histoire environnementale» intitulée Montréal et l'eau, fascinant ouvrage d'une rare érudition enrichie d'une iconographie évocatrice, Michèle Dagenais répond à la question insidieuse avec nuance. Elle explique que, malgré l'abandon de l'ambitieux projet Archipel, élaboré, sous un gouvernement péquiste (1976-1985), pour mettre en valeur la région montréalaise, les autorités ont, «dans le contexte de la désindustrialisation», redonné au public d'ici et aux touristes l'accès aux paysages riverains.

L'historienne mentionne, par exemple, «le développement du Vieux-Port, la réhabilitation des berges du canal de Lachine, l'aménagement de parcs à vocation régionale au pourtour de l'île» de Montréal. Le géographe français Raoul Blanchard (1877-1965), qui s'intéressa au Québec au point d'y séjourner une quinzaine de fois, avait déjà trouvé les mots pour dépeindre les charmes uniques, enfin soulignés, de l'hydrographie de la région métropolitaine.

L'un des mérites du livre de Michèle Dagenais consiste à nous faire redécouvrir l'écrivain scientifique un peu oublié. En 1953, Blanchard fit une saisissante description: «Des cours d'eau roulant à fleur de sol, présentant les plus vifs contrastes de largeur et de profondeur au long de leurs tracés, passant de l'état de lacs sans courant à celui de rapides blancs d'écume, tel est le spectacle que nous offrent les rivières, petites ou grandes, de la plaine de Montréal.»

Plus de 135 ans après la fameuse Description topographique de la province du Bas-Canada (1815), de Joseph Bouchette, géographe natif de Québec à qui se réfère aussi l'historienne, le Français s'émerveille devant le Saint-Laurent. Selon lui, «le plus jeune fleuve de la terre» et ses affluents rappellent, dans «cet ancien fond de mer» qu'est la plaine montréalaise, «les paysages marins» d'il y a plusieurs millénaires.

Michèle Dagenais ose voir l'eau «au coeur du processus de construction matérielle et symbolique de la ville». Elle prolonge Blanchard qui décelait l'influence «souterraine» de Montréal jusque dans le «domaine insulaire» environnant.

Porte de l'intérieur du continent à l'époque de la Nouvelle-France, la ville, point de départ de nos «voyageurs» pour la traite des fourrures avec les Amérindiens, garde des traces de cette aventure innovatrice. Même si, depuis le bouleversement fluvial de 1959, elle est moins à l'entrée qu'à la remorque de l'Amérique profonde, l'eau la fait encore rêver.

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Collaborateur du Devoir

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