Des essais et de la philo pour l'été

Il faut s'y habituer, leur écriture n'a rien de confortable et le propos déstabilise. En leur compagnie, malgré l'effort, on ne perd pas son temps. Peter Sloterdijk poursuit sur sa lancée nietzschéenne et propose sa lecture de la crise de l'économie mondiale. À l'impératif de trouver une voie de sortie, sinon une autre manière de vivre, il répond par l'injonction de Rilke qui lui donne son titre (Tu dois changer ta vie!, Maren Sell, 2011).

Ce livre monumental ne s'épuisera pas en trois jours, car il tient le pari de son titre: proposer une nouvelle pratique de la sagesse aujourd'hui, puisant à diverses sources. La notion d'une éthique acrobatique exigée de tous ceux qui cherchent l'ajustement aux contradictions du capitalisme fait retour sur la tradition des exercices, chère aux stoïciens (déjà pratiqués par Sloterdijk) et reprise chez les modernes par Shaftesbury, Wittgenstein et d'autres. Le livre est baroque, foisonnant d'exemples et de détours surprenants. Son projet ascétique semble un peu contredit par sa forme, mais à la fin la question de la responsabilité de soi insiste et invite à un dépassement. Certainement un grand livre de Sloterdijk.

L'été sera terminé déjà, mais il vaudra la peine d'ouvrir aussi l'essai de Slavoj Zizek (Vivre la fin des temps, Flammarion, 2011), qui prend aussi la crise du capitalisme comme point de départ et qui cherche les moyens d'une résistance politique au pouvoir qui engendre l'injustice globale. Messager d'espoir, Zizek est un penseur d'abord moral: sa lecture néo-marxiste de l'exploitation est surtout un appel à revivifier des utopies en apparence inertes. Le projet est énergique et porteur d'un espoir très tonique d'émancipation.

Que faut-il penser des scénarios politiques futuristes de Nicolas Tenzer? Se fondant sur des analyses de tendances, de structures en émergence, cet intellectuel hors catégorie propose de réfléchir sur les configurations qui apparaissent à l'observateur politique attentif. Pas de philosophie ici, seulement des hypothèses empiriques audacieuses. Par exem-ple, l'illusion d'un monde multipolaire ou l'avenir des politiques de la culture. (Le Monde à l'horizon 2030, Perrin, 2011).

Richard Sennett est certainement le sociologue le plus pénétré de culture qu'on puisse lire aujourd'hui. Violoncelliste de formation, élève d'Erikson, militant social, il se passionne pour la culture des communautés. Son dernier livre, aussi remarquable que son très bel essai sur le respect, est consacré au travail des artisans, à leur culture du bel ouvrage manuel. On y pénètre dans plusieurs ateliers, et on circule à travers plusieurs époques. Étonnant par la richesse du matériel, ce livre passionnera tous ceux pour qui l'été, c'est la joie de faire, et qui seront heureux de retrouver Diderot dans leur garage. (Ce que sait la main. La culture de l'artisanat, Albin Michel, 2011).

Sujet inépuisable, l'amour est aujourd'hui analysé de mille façons par les sciences dites cognitives. La biologie de l'attrait, la neurologie de la passion, etc. Dans un essai au sous-titre provocateur (Amour. Déconstruction d'un sentiment, Belfond, 2011), Richard David Precht entreprend de discuter en philosophe toutes ces théories naturalistes. Pour le meilleur et pour le pire, car de la zoologie à Jean-Paul Sartre, il y a parfois des précipices dangereux. Souvent drôle, jamais ennuyeux, cet essai tient ses promesses.

Terminons avec Sartre, à qui Alain Ammar consacre un récit étonnant, à la fois suave et ironique, qui prend pour sujet les passions cubaines du philosophe. Politiques et militantes, certes, mais aussi passion amoureuse: ce livre raconte sa liaison avec Dolores Vanetti, qui lui fit connaître Cuba dès 1949 et demeura pendant plusieurs années son égérie révolutionnaire. Ce qu'en pensait Simone, cela est un autre sujet. Un petit cahier de photographies rappelle le rôle de l'utopie cubaine dans la pensée de Sartre (Sartre, passions cubaines, Robert Laffont, 2011). De ces quelques essais, le seul sans doute qu'on puisse lire à la plage.

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Collaborateur du Devoir