Histoire - Les Basques en Nouvelle-France : une présence étonnamment active et continue

On sait que les Basques ont pourchassé la baleine et pêché la morue au large des côtes du Labrador et de Terre-Neuve et jusque dans le golfe du Saint-Laurent avant même l'arrivée de Jacques Cartier et des premiers explorateurs; ce qu'on sait moins, c'est qu'ils poursuivirent leurs activités de pêche saisonnière, parfois de façon clandestine, durant toute la période de la Nouvelle-France. Quelques dizaines d'entre eux finirent même par s'installer à demeure à Québec, sur la Côte-Nord et en Gaspésie. Ainsi les Detchevery, les Chenequi, les Daguerre et les Bénac devinrent-ils au Québec des noms familiers... ou presque.

C'est l'histoire encore très peu connue de ces intrépides marins, Basques français et Gascons de Bayonne, que retrace l'historien Mario Mimeault dans un ouvrage intitulé Destins de pêcheurs. Les Basques en Nouvelle-France. Si quelques pionniers avaient déjà défriché ce domaine peu exploré de notre histoire, Mimeault a le mérite d'élargir la recherche à l'ensemble du Régime français, de recenser combien d'entre eux immigrèrent et s'installèrent ici, mais aussi de tenter de comprendre, en suivant quelques destins individuels, pourquoi si peu d'entre eux prirent racine. Car sur les 151 Basques et Bayonnais qui immigrèrent en Nouvelle-France entre 1660 et 1763, seulement 96 s'y marièrent et y fondèrent une famille.

Les plus récentes recherches ont permis d'établir qu'au milieu du XVIe siècle, jusqu'à 2000 marins venus surtout du Pays basque sillonnaient durant la saison de pêche les eaux le long des côtes du Labrador à la poursuite de la baleine noire et de la baleine franche. Leur présence est aussi avérée dans le golfe du Saint-Laurent à l'é-poque de Champlain à l'île aux Basques, aux Bergeronnes et à Tadoussac, où ils se livrèrent également à la pêche à la morue, puisque celle-ci échappait à l'exclusivité accordée par le roi de France dès 1627 à la Compagnie des Cent Associés pour le commerce des fourrures. Mais chaque automne, ils abandonnaient leurs installations sommaires pour retourner sur le Vieux Continent.

Pêches et fourrures

Les premiers heurts entre pêcheurs basques et colonisateurs français se produisirent lorsque les capitaines des morutiers se lancèrent à leur tour dans la traite des fourrures avec les autochtones afin de compléter leurs revenus lors des mauvaises saisons de pêche. Les détenteurs de privilèges royaux firent valoir leurs droits, quitte à chasser les pêcheurs des berges où ils s'installaient chaque été pour dépecer la baleine ou sécher la morue.

Pour Mario Mimault, «Bas-ques et Bayonnais ont joué un rôle important dans l'exploitation du continent américain à une époque où les compagnies de peuplement n'avaient pas réussi à implanter des groupes de colons en permanence. [...] Il n'en reste pas moins [qu'ils] ne se sont pas préoccupés de développer des établissements permanents», la nature même de leurs activités ne nécessitant qu'une présence saisonnière. Il faudra attendre la période qui va de 1630 à 1700 pour que certains d'entre eux envisagent enfin de rester en Nouvelle-France.

Si les armateurs basques restèrent déterminés à continuer leurs activités de pêche et de chasse à la baleine dans le golfe en dépit de tous les obstacles, dont les fréquentes incursions des navires de guerre des colonies anglaises en Nouvelle-France, ces équipées devinrent de plus en plus risquées. En raison de la concession de terres le long des deux rives du fleuve aux colons français, les pêcheurs basques perdirent leurs meilleurs lieux de mouillage et postes nécessaires à la préparation de la morue. Ils devaient continuellement négocier avec les seigneurs des lieux, qui exigeaient des redevances ou décidaient d'équiper leurs propres chaloupes.

À la fin du XVIIe siècle, le roi se décida à développer les pêcheries en Nouvelle-France en embauchant une dizaine de «maîtres» de pêche basques pour apprendre l'a b c du métier à une vingtaine d'habitants de Mont-Louis, en Gaspésie. Mais l'affaire s'avéra un échec.

On estime que seulement une trentaine de Basques et de Bayonnais s'installèrent en Nouvelle-France entre 1660 et 1700. Il s'agit surtout de marchands, tel Jacques de Lalande Gayon, qui devinrent influents en se mariant à de riches héritières. Mais la plupart des premiers Basques installés ici retournèrent dans leur pays d'origine, découragés par les aléas du marché et, semble-t-il, par un milieu culturel, composé surtout de Bretons et de Normands, trop différent du leur.

Même après 1700, quelques dizaines seulement de ces marins habitués à une vie nomade s'installèrent sur le Nouveau Continent. Certains travaillèrent pour des entrepreneurs de pêche, d'autres pour leur propre compte. Mais le déclin de la pêche à la baleine dans l'estuaire du Saint-Laurent et les difficultés croissantes de trouver des endroits pour apprêter la morue en incitèrent beaucoup à abandonner la partie.

Dispersés dans quelques établissements riverains très éloignés du centre de la colonie, les gens du Pays basque et de Bayonne ne s'implantèrent donc pas en Nouvelle-France en aussi grand nombre que les migrants d'autres provinces françaises. Ceux qui restèrent se fondirent dans de petites communautés en Gaspésie et sur la Côte-Nord. Ils ont toutefois exercé une certaine influence en transmettant aux colons leurs connaissances en pêcheries. L'ouvrage rigoureux et bien documenté de Mario Mimeault témoigne de leur apport modeste, mais non négligeable, à l'édification d'une nouvelle société sur les rives du Saint-Laurent.