Laissez brûler Montréal!

Le tout récent livre Montréal la créative recense mille feux qui font la renaissance artistique de la ville.<br />
Photo: Patrice Lamoureux Le tout récent livre Montréal la créative recense mille feux qui font la renaissance artistique de la ville.

Montréal, ville artistique? Si elle ne peut se comparer aux pôles très magnétiques de Berlin ou Barcelone, Montréal est à se tailler une réputation fort enviable parmi les cités qui font office aussi de muses. Le tout récent livre Montréal la créative recense mille feux artistiques, atomisés en une pléiade de petites et moyennes compagnies, qui font la renaissance artistique de la ville. Tourisme Montréal même veut miser davantage sur les atouts culturels de la métropole.

«Il y a quelque chose de présomptueux à vouloir dresser le portrait d'une ville», indique, tout sourire, Marie-Andrée Lamontagne. Auteure, journaliste et ex-chef des arts au Devoir, c'est elle qui a dirigé Montréal la créative (Autrement / Héliotrope), un hybride entre magazine et livre, qui vise d'abord le touriste français sans exclure le lecteur d'ici. «L'approche culturelle, c'est ce que j'ai apporté à ce projet, explique-t-elle en entrevue. Je voulais faire un portrait des créateurs de Montréal, donner la place à des expressions artistiques qui ne sont pas toujours mainstream.»

Car Montréal, rappelle le livre, a une population d'artistes de 1,5 %, soit près du double de ce qu'on retrouve ailleurs au pays. «Je voulais braquer les projecteurs sur les formes artistiques les plus intéressantes, autant émergentes qu'établies. Mettre en lumière ces courants souvent condamnés à évoluer dans des circuits confidentiels, malgré leur public réel. Ce qui explique pourquoi on ne va pas trouver d'article sur Céline Dion dans ce livre», poursuit Lamontagne. La vie intellectuelle, le hip-hop francophone, les petits centres artistiques se trouvent donc sujets d'articles, autant que la Grande Bibliothèque, le Musée des beaux-arts ou le Quartier des spectacles.

«En menant cette enquête — car c'est de journalisme d'enquête qu'il s'agit ici —, mes garde-fous ont été de faire parler le maximum de gens et d'essayer de poser les questions que je me posais et que j'entendais autour de moi. Montréal est-elle laide? Pourquoi y a-t-il tant de festivals? etc.» Signé par une équipe de journalistes et d'écrivains dont Ian McGillis, Daniel Canty, Nicolas Mavrikakis, les collègues du Devoir Caroline Montpetit, Odile Tremblay et Guylaine Massoutre, entre autres, Montréal la créative explore les particularités de cette ville disparate, composite, qui se définit par son déni, sa douleur et ses débats, essentiellement linguistiques. Des portraits d'artistes et des milieux du cinéma, de la danse et des arts visuels complètent le tableau.

Pour le poète Joël Des Rosiers, «Montréal est étrangère au reste du Québec, elle ne le représente pas, ne l'a jamais représenté. Montréal est une ville d'égarés.» Et ce, «même si démographiquement elle représente 48 % du Québec, poursuit Marie-Andrée Lamontagne. C'est la logique heureuse des grandes villes: la culture a besoin du nombre pour s'épanouir. Les initiatives qui émergent en région sont héroïques, mais elles ont besoin des phares que sont les grandes villes, on n'y échappe pas. De la même manière qu'on n'échappe pas à la dynamique "métropole contre mégapole". Il faut qu'il y ait des centres pour qu'il y ait des périphéries qui les questionnent, les bousculent, les obligent à se redéfinir. Il faut qu'il y ait de gros festivals et, juste à côté, des off pour leur rappeler que les gros ne sont pas arbitres du bon goût, que l'innovation est ailleurs.»

Au-delà des festivals

La centaine de festivals et d'événements qui rythment la cité bon an mal an ne sont d'ailleurs plus les seuls atouts culturels mis de l'avant par Tourisme Montréal. L'organisme, qui prévoit pour 2011 quelque 7,5 millions de touristes, soit une hausse de 1,5 %, investira cette année 25 millions en promotion. Le vice-président de Tourisme Montréal, Pierre Bellerose, annonce d'ailleurs la mise en place de la table de concertation Création actuelle et tourisme, pour entendre les diffuseurs artistiques. «Montréal commence à avoir une réputation artistique à l'étranger, indique Bellerose au téléphone, mais si tu arrives ici sans connaître la ville, c'est vraiment pas évident de trouver les réseaux. Surtout l'été, où plusieurs galeries d'art sont fermées, où les programmations de spectacles sont terminées.» La solution pourrait venir des technologies mobiles, prédit monsieur Bellerose, qui permettraient de créer, «sans que ça coûte une fortune, un trajet» spécialisé en galeries d'art contemporain, ou un site qui permettrait aux néophytes de trouver tous les lieux de musique actuelle ou de danse, par exemple.

Art/culture/divertissement


«Mon intuition de départ, poursuit Marie-Andrée Lamontagne, directrice de la rédaction du bouquin, qu'une différence existe entre l'art et la culture, s'est vérifiée. Le discours des politiques porte très peu sur l'art, beaucoup sur la culture comme fleur à la boutonnière. Mais la culture ne peut exister sans l'art. Et l'art, c'est l'aléatoire, avancer à tâtons, avoir besoin du temps comme allié, pendant que la culture exige des programmations régulières établies à l'avance, des demandes de subventions à dates fixes.»

Art et culture, donc, qui exigent des temps différents. Mais aussi divertissement. «Tous trois ont droit de cité, mais il faut les différencier malgré leurs points de contact. L'art, sans frottement avec les autres sphères, pourrait souffrir d'autisme, s'enfermer dans l'autoréférence. La culture ne serait qu'une coquille de festivals vide. Le divertissement a besoin d'être régulièrement fécondé et contaminé par l'art et la culture. Je crois aux vases communicants. Mais n'oublions pas l'art dans ses manifestations les plus exigeantes! Les impressionnistes ont choqué en leur temps, et aujourd'hui, leurs toiles sont sur des tee-shirts, des cartes postales, font recettes dans les musées. Sachons entendre la voix de ceux qui choquent aujourd'hui.»

Pour cette observatrice de la culture, Montréal la créative a deux gros défauts. Primo, «le manque du sens de l'institution. Cette idée de durée, de ne pas réinventer la roue à chaque génération, de transformer ce qui est. L'exemple de la chaîne culturelle de Radio-Canada est revenu, sans que je pose la question, comme un leitmotiv dans les propos des différents milieux culturels. Voilà un exemple d'institution qui a trahi son mandat au nom d'une nécessaire évolution.»

Deuxième faille: «Les choses mettent trop de temps à arriver. Il a fallu 40 ans à parler de l'Adresse symphonique avant qu'elle se fasse. Il y a au Québec une tradition de consensus et de raisonnement qui se retourne contre les initiatives qui remontent du terrain. Montréal pourrait être plus audacieuse et se faire davantage confiance. Je sens une volonté politique réelle de miser sur la culture, mais il y a le système, la machine, les structures, les nécessités: autant d'éteignoirs. Il y a plein d'étincelles créatrices de toute façon, n'éteignons surtout pas ces incendies en ville. Laissons brûler Montréal» au feu de sa créativité, conclut Marie-Andrée Lamontagne.
1 commentaire
  • Couco - Inscrit 14 juin 2011 15 h 29

    Article intéressant sur la créativité à Montréal

    Bonjour,
    Même si cet article (et le livre auquel il réfère) par de créativité dans le secteur des arts, je le trouve inspirant pour C2.
    Bonne lecture,
    Nathalie