Philosophie - Difficile laïcité

Les débats sur la laïcité, au Québec comme ailleurs, mobilisent plusieurs intellectuels et on peut se réjouir de voir s'y engager des historiens, comme Yvan Lamonde, et des philosophes, comme Charles Taylor et Jocelyn Maclure. Leur contribution permet de compenser le repli médiatique sur des enjeux parfois très limités, comme le port des signes religieux, au détriment de questions complexes, comme l'intégration ou le soutien de l'État aux écoles confessionnelles. Grâce à eux, la discussion se montre ouverte à la poursuite d'un meilleur consensus sur les principes de la laïcité et l'évolution du modèle le plus susceptible d'y satisfaire. C'est sur cet horizon, à la fois sociologique et philosophique, que Jean Baubérot et Micheline Milot proposent le résultat de leur réflexion.

L'un et l'autre ont une longue expérience du débat public, ils ont participé à des commissions importantes, ici et en France, et leur travail les a conduits à développer une approche qui se signale par deux traits essentiels: d'une part, parce que leur connaissance du terrain les a rendus sensibles à la complexité de chaque situation, ce livre propose une approche nuancée, critique de toutes les positions radicales, de l'accommodement tous azimuts à la laïcité républicaine autoritaire. La recherche d'une via media est certes le chemin le moins commode, c'est néanmoins celui qu'ils ont choisi.

D'autre part, cette approche a l'ambition de se poser au-delà des circonstances particulières et les auteurs développent divers modèles, ou paradigmes, dans le but de fournir une interprétation cohérente des conflits et des luttes qu'ils observent dans les sociétés pluralistes.

Un riche équilibre

Ces deux traits composent un riche équilibre, car en dépit du fait que leur recherche les conduit à une position d'ouverture, mise en avant dans la promotion d'une laïcité de reconnaissance, on ne trouvera pas dans ce livre une approche doctrinaire: la réflexion sur les principes rend en effet possible un dépassement des positions conflictuelles et constitue un appel au dialogue. Fondée sur une connaissance méticuleuse du débat européen et québécois (avec une ouverture sur la situation américaine), cette réflexion nous renvoie à une exceptionnelle bibliographie, qui par elle-même témoigne de la complexité de leur effort.

Le livre est divisé en six parties, qu'on peut lire séparément. La première est consacrée à l'histoire d'un idéal qui a émergé dans l'Europe des guerres de religion et qui, de Locke à Con-dorcet, a permis de dégager la primauté du principe de la neutralité de l'État et le droit de la liberté de conscience. Le premier but de la laïcité, en tant que mode d'organisation politique, est la protection de cette liberté et de l'égalité de tous les citoyens. On trouvera dans la deuxième partie une importante analyse du concept, qui permet aux auteurs de dégager six modèles (ou idéaltypes) de la laïcité: ces modèles se différencient selon la place laissée à la séparation des pouvoirs et selon l'engagement de la laïcité dans le processus de sécularisation, qui n'en est pas toujours clairement distingué. Lequel de ces modèles se révèle le plus apte à respecter les finalités? Critiques d'une pure laïcité de séparation, les auteurs donnent de bons arguments pour privilégier une laïcité de reconnaissance et de collaboration, mais ils mettent en garde contre l'adoption de solutions toutes faites.

La troisième partie est la plus concrète, et constitue un essai en soi. Les auteurs proposent une réflexion sur le pluralisme des sociétés démocratiques et ils analysent, selon les catégories mises en oeuvre dans leurs modèles, les conflits, à la fois ouverts et latents, entre le refoulement séculier de toute appartenance religieuse visible et, réciproquement, les revendications d'un rôle accru des religions dans le débat public. Très critiques des solutions simplistes, notamment en ce qui concerne les limitations proposées aux droits individuels par les tenants d'une laïcité de pure séparation, Baubérot et Milot soulignent à juste titre l'importance des enjeux d'intégration, dans un contexte où les majorités ont souvent tendance à oublier l'historicité de leurs privilèges. Cet exposé remarquable s'appuie non seulement sur l'analyse des principes, mais sur une expertise sociologique nuancée.

Les droits de la conscience

La sécularisation et la laïcité font souvent l'objet d'une discussion confuse et les auteurs ne font pas mystère de leur lecture de cette confusion: souvent délibérément promue au motif d'une éducation libératrice des préjugés archaïques, la sécularisation ne saurait être confondue avec un idéal de protection de la liberté de conscience.

Déjà, Pierre Bayle avait reconnu les droits de la conscience errante dans une société libre et rien ne semble plus contraire à la liberté que l'imposition d'une conception séculière par le moyen de la laïcité. On trouvera donc ici un exposé fidèle aux idéaux modernes et une discussion rigoureuse de la sécularisation comme processus de la modernité. À cet exposé, la cinquième partie apporte un complément important, en proposant une analyse des seuils de laïcisation dans les sociétés pluralistes. Cette analyse historique présente peut-être le défaut d'un certain historicisme, mais elle a l'avantage de s'appuyer sur des indicateurs sociologiques précis. La dernière partie sera sans doute utile à tous ceux pour qui le modèle de la laïcité française semble le seul disponible; les auteurs y analysent les grandeurs du pacte laïque résultant de la loi de 1905, mais ils en montrent aussi les apories dans le contexte contemporain.

Experts reconnus et intervenants actifs dans le débat actuel, Jean Baubérot et Micheline Milot offrent ici une synthèse accomplie de vingt années de recherche. Leur approche nuancée et leur dialogue avec la réflexion transnationale font de ce livre un outil indispensable pour tous ceux, et en particulier les responsables politiques, qui s'intéressent à l'avenir du pluralisme dans nos sociétés.

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Marie-France Legault - Inscrit 8 janvier 2012 11 h 30

    Les enjeux parfois limités....

    les lologues voient toujours des enjeux limités tel le port de costume religieux. Mais ce n'est que la pointe de l'iceberg...

    D'abord est-ce vraiment un costume religieux ou bien une tradition?
    Le costume est-il le reflet d'un contrôle, d'une domination surtout des femmes considérées inférieures à l'homme dans le CORAN Sourate 1V verset 38.

    Nos lologues auraient intérêt à lire le CORAN...
    il n'est pas question de l'égalité hommes et femmes dans
    ce livre écrit PAR des hommes et POUR des hommes.