Bilal et le mythe de l'amour impossible

Photo: Source Casterman

C'est au milieu du récit que le narrateur, un prêtre multiconfessionnel roulant dans une Ferrari électrique, prend conscience de l'étrangeté de l'histoire qu'il vient lui-même d'amorcer. Il s'appelle Lawrence. Sur une route désertique, il vient de sauver d'une mort certaine un dénommé Roem et son pote Merkt, avec des pilules d'eau en poudre. Ensemble, ils ont croisé le destin d'une Julia, d'un Tybb et d'un Parrish. Il y a eu coup de foudre entre deux jeunes, des jalousies, il croit perdre la raison. Il n'a pas tort.

L'ambiance est postapocalyptique, les traits épais, la couleur dense, mais Vérone, les Montaigu, les Capulet ne sont finalement pas très loin de Julia et Roem (Casterman), deuxième titre de la dernière trilogie amorcée par Enki Bilal en 2009 avec Animal'z.

Cette suite explore le mythe universel de l'amour fatal et impossible, au temps de l'après-coup de sang, ce dérèglement climatique brutal qui a dévasté la terre, dans un premier temps, avant de forcer les survivants à redonner de la cohérence à leur nouvelle condition humaine, dans des environnements remodelés par le drame où ils espèrent que l'amour retrouvera finalement son chemin.

«Nous sommes dans le redémarrage d'une planète et j'avais besoin cette fois-ci d'une histoire d'amour fraîche», lance à l'autre bout du fil Enki Bilal. Le Devoir l'a intercepté il y a quelques jours dans sa tournée de promotion franco-européenne pour la sortie de ce nouveau titre. «L'intolérance, l'obscurantisme, la géopolitique font que chaque jour, encore aujourd'hui, l'histoire de Roméo et Juliette continue d'exister et de se reproduire partout sur la planète. Après le coup de sang, cela ne va certainement pas changer.»

Le mythe et le géant

La rencontre entre Shakespeare et Bilal ne pouvait pas être accidentelle pour cette trilogie en construction qui, dans sa première livraison, a fait une place de choix aux lettres. On s'en souvient. Animal'z (Casterman), la première bouchée, était parsemé de citations de Flaubert, de Nietzche, de Ramon Gomez, de Théophile Gautier, de Schopenhauer, permettant à un duo de cow-boys de l'après-cataclysme monté sur des chevaux-zèbres de communiquer. «Depuis le début, je veux que la littérature soit un partenaire important de cette trilogie, dit-il. Dans Animal'z, j'ai convoqué plusieurs auteurs et philosophes. Là, c'est Shakespeare. Pour le troisième, je cherche encore, mais il va y avoir quelqu'un.»

L'homme connaît ses classiques et leurs douces chansons. «La langue de Shakespeare m'a toujours fasciné, par sa richesse et sa densité», dit-il. Richesse et densité magnifiées dans ce nouvel album par l'ocre intense, le noir pastel, les traits de blanc posés sur un papier teinté que Bilal a encore une fois choisi au terme d'un «casting» serré. L'alchimie des teintes, des textures et des lumières assure du coup la cohérence visuelle de ce récit qui prend place dans un environnement désertique où les possibles se perdent forcément dans la poussière.

Avec des personnages racés, un aumônier militaire multitâche, deux bons garçons, une oasis de béton, un hélicoptère électrique, l'homme derrière La Trilogie Nikopol et Le Sommeil du monstre les a d'ailleurs traqués, ces possibles, sans trop savoir lui-même où ils se trouvaient. Normal. Avec étonnement, il avoue avoir découvert l'histoire au fur et à mesure de sa progression. Sans connaître le contenu qui s'est déroulé sous ses yeux, deux ou trois planches à la fois... «pour garder une certaine fraîcheur», dit-il.

«La trame était là. Shakespeare me l'a prêtée. Je me suis donc assis dès le début dans la Ferrari de Lawrence [point de départ de l'aventure] et je me suis fait conduire», avec en tête le drame des amants de Vérone que Bilal avait déjà fréquenté artistiquement en 1990.

C'était à l'Opéra de Lyon, en France. Son ami le chorégraphe Angelin Preljocaj y livrait une étonnante version de ce classique sur planches, servi sur une musique de Prokofiev. Bilal en était le scénographe. Et il s'en souvient encore.

Puis, il y a eu l'adaptation au grand écran de Baz Luhrmann, mettant en vedette Leonardo DiCaprio dans la ville extrêmement violente de Veronna Beach, que le bédéiste dit avoir revue avec plaisir dans les mois qui ont précédé sa plongée dans Julia et Roem. «Le décalage était très intéressant dans ce remake, dit-il. C'était le chemin que je devais prendre...» Mais pas forcément pour aller jusqu'au bout.

«Je ne pouvais pas conserver la fin de l'histoire, laisse tomber Bilal, fatalement. Cela aurait été d'un cynisme épouvantable. Après le coup de sang, Roem et Julia sont en train de faire renaître l'amour. C'est beau. On ne peut certainement pas les faire mourir.»

Il fait sombre. Les temps sont durs. Mais la liberté et l'espoir trouvent encore leur chemin, à l'image de ce milan royal handicapé, figure animale du récit, qui va retrouver l'usage de ses ailes, sous les bons soins de Lawrence, pour devenir le messager dont l'intrigue a forcément besoin.

«Ce milan, c'est l'animal qui fait le lien avec le bouquin précédent, dit-il, mais c'est aussi un hommage que je voulais rendre à un oiseau de ce genre que j'ai connu personnellement lors d'un séjour en Thaïlande. Quelqu'un lui avait coupé les ailes. Il ne pouvait plus voler, restait toujours au sol et se comportait comme un animal domestique. C'était impressionnant de voir ce maître du ciel se comporter comme une poule de basse-cour.»

Dans Julia et Roem, dont la sortie est prévue le 7 juin prochain partout au Québec, un coup de foudre, succédant à un coup de sang, mais aussi un «module autonome genre nano-labo» va forcément changer la destinée du volatile et le faire battre des ailes pour permettre, en 90 planches à la densité attendue, à un mythe de transcender le temps, l'espace et surtout la catastrophe écologique.
1 commentaire
  • Matemiste - Inscrit 28 mai 2011 04 h 34

    Un des grands artistes!

    J'ai eu la chance de le rencontrer en 1983 à la foire du livre de Montréal, ou il m'avait "dédica-déssiné" un album au moment de la sortie de "partie de chasse" et "mémoires d'outre espace" et d'un adolescent qui le voyait déjà en ce jeune homme, quelqu'un de brillant... et bien laissez moi vous témoigner que depuis ce temps, la qualité et la créativité recherché de son art à travers son œuvre unique en fait de lui, l'un parmi les plus grand! À vous d'y découvrir la profonde et vivante sagesse des lignes et des idées.... et de vous laisser inspirer des mises en garde qu'il s'évertue à vouloir éclairer d'un autre jour, depuis son éternité...

    Bravo, encore pour cet exploit, c'est comme une fête à chaque fois!!