Littérature québécoise - Les hauts et les bas de Tarzan

La trajectoire de l'étoile Johnny Weissmuller est à elle seule une démonstration de l'impitoyable loi de l'attraction universelle: tout ce qui monte doit évidemment redescendre. Et certaines déchéances, bien lentes, délicieusement pathétiques, gardent le même éclat que celui des réussites qui les avaient devancées.

Ancien (grand) champion de natation d'origine austro-hongroise né en 1904, Weissmuller est surtout célèbre pour avoir incarné Tarzan au cinéma, à partir de 1932, le temps d'une douzaine de films. Il a tenu son dernier rôle en 1976 dans Won Ton Ton, le chien qui sauva Hollywood, avant d'être placier dans un restaurant de Las Vegas, ruiné par plusieurs mariages et par quelques mauvais choix.

Il est la figure centrale d'un premier roman où il est notamment question de crawl, de maillots de bain, de service aux tables, de suicide (physique et professionnel) et d'homme-singe.

Pensé comme un hommage à Richard Brautigan, icône de la contre-culture et figure désormais mythique des lettres américaines — l'auteur de La Pêche à la truite en Amérique s'est enlevé la vie en 1984 —, on trouve un peu de tout dans le court roman d'Éric Plamondon, comme à bord du Tokyo-Montana Express de Brautigan auquel il fait un gros clin d'oeil.

Sorte d'autobiographie accélérée, Hongrie-Hollywood Express profite aussi d'un narrateur alter ego de l'auteur, Éric Plamondon, qui a vécu, a bu, a lu («surtout Brautigan») et dont l'existence retentit de questions «encore brûlantes, non tranchées, non résolues». À 40 ans, Gabriel Rivages, qui a fait 36 métiers, interroge son avenir et se souvient de son enfance lointaine et des films de Tarzan. Il en profite bien entendu pour exhumer le destin tortueux de Johnny Weissmuller: la comparaison peut parfois consoler.

On pourra y voir une critique voilée du rêve américain à travers le destin exemplaire de celui qui a su incarner «avec la plus grande des perfections le dernier des grands mythes». Mythe? Rivages nous éclaire: «Tarzan n'a pas de vêtements, pas d'armes, pas de livres, pas de travail, et il est heureux. Il a retrouvé le paradis perdu. Il est pur et bon. C'est le héros suprême. Il porte en lui la force de la vie et ça lui suffit.»

Premier volet d'une trilogie intitulée 1984, Hongrie-Hollywood Express devrait être rapidement suivi de Mayonnaise et de Pomme S, consacrés chacun à l'auteur de Journal japonais et à Steve Jobs, le cofondateur d'Apple, qui introduisait en 1984 le premier Macintosh. Cet amalgame de coïncidences répond, semble-t-il, à une fascination de Plamondon pour la côte ouest américaine et pour quelques vies légendaires.

Un roman rapide, légèrement oblique et déjanté, qui porte haut la nostalgie des rêves d'enfant et le parfum des après-midis pluvieux à regarder Ciné-Quizz à la télévision.

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Collaborateur du Devoir