Littérature québécoise - Job l'insoumis

«Tu veux que je te dise? Ton Job est si vertueux qu'il me donne envie de vomir. Ses connaissances et amis en parlent comme s'il était un de tes anges. Mais enlève-lui ses biens, et tu verras qui il est vraiment. Acceptes-tu le défi?» Dieu continuait à observer Job, qui était en train de réciter les prières de circonstance [...] Le Très-Haut finit par sourire, puis se tourna vers son invité: «D'accord, j'accepte ton défi. Tu peux faire de lui ce que bon te semble.» On connaît la suite. Job est soumis à une série d'épreuves. Privé des siens et dépossédé de ses biens, couvert de blessures, couché sur un tas de fumier, il doit mourir pour prouver sa fidélité. Hans-Jürgen Greif, écrivain germano-québécois éclectique, nous entraîne dans le récit fascinant d'un des personnages les plus discutés par les théologiens, qu'ils soient juifs, chrétiens ou musulmans.

Dans la première partie du roman, avec la verve et l'intelligence pétillante qui le caractérisent, le romancier réécrit une partie de la Genèse et de l'Exode, remontant le temps jusqu'au «premier couple du peuple choisi par le Seigneur, même si celui-ci n'aime pas se faire rappeler qu'avant Adam et Ève, il avait produit les Neandertal et les Cro-Magnon». Il raconte l'histoire d'Adam et Ève, de Caïn et Abel, de Noé et d'Abraham avec un humour primesautier, à travers une série de portraits détendus et souriants, lesquels allègent la gravité du propos. Puis, par tours et détours, anecdotes, ricochets et ramifications théologiques, il s'approche de Job. Une joute verbale s'engage alors sous nos yeux, entre le juste persécuté, Dieu et le diable. Cette rencontre tripartite est une invitation au lecteur à prendre parti.

Contrairement à Adam, à Ève et aux autres qui ont obéi aveuglément aux ordres du Dieu de l'univers, Job marque un tournant dans la lignée des soumis. Sous l'oeil attentif du Malin, Job interpelle Dieu, refuse de se résigner devant l'incompréhensible punition que ce dernier lui a infligée. Il lui fait des reproches, lui demande des comptes, met en doute sa miséricorde («il valait mieux ne pas créer l'homme si c'était pour le torturer et l'abandonner»), se révolte. Job aiguise ses mots. Il demande à Dieu où Il était pendant le plus grand châtiment jamais survenu dans l'Histoire. De ce qu'il en est des six millions de juifs exterminés, sans rédemption possible, et de tous ces Job contemporains qui vivent tout comme le patriarche des épreuves horribles?

Puis, il arrive à l'essentiel. «Dieu existes-tu? N'es-tu pas plutôt une invention de mon peuple? [...] Cette faute que tu nous imputes, l'aurions-nous inventée pour que nous nous sentions coupables jusqu'à la fin des temps?» Il y a dans la protestation de Job, pleine d'éloquence et de passion, un chant murmuré très émouvant et très universel. Que l'on soit croyant, agnostique ou athée, Job représente une figure de la résistance face à toutes les formes de domination.

D'une écriture limpide, serrée, classique, Job & compagnie est un livre à part, en dehors des ouvrages littéraires habituels. Hans-Jürgen Greif nous offre une représentation audacieuse, inédite, d'un des archétypes de l'humanité, dans un récit où l'humour le dispute à la réflexion. Quel est le sens de la souffrance? En a-t-elle un? Pourquoi les hom-mes continuent-ils à être la proie du mal, à s'exterminer mutuellement? Le romancier nous laisse avec ces interrogations lancinantes sur le mystère du mal non élucidé, non sans avoir pris un soin minutieux à mêler les vivants et les morts, l'Histoire, l'exégèse, la philosophie et la littérature.

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Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • Gilbert Talbot - Abonné 23 mai 2011 22 h 57

    Même s'il n'y a pas de Dieu

    Même si Dieu n'existe pas, même s'il est l'invention de l'homme, le mystère du mal reste entier.