Hans-Georg Gadamer, 1900-2002 - La biographie d'un géant

Contemporain et grand ami de Raymond Klibansky, dont il était l'aîné de cinq ans, Hans-Georg Gadamer a partagé avec lui les peines et les joies d'une exceptionnelle longévité: né en 1900, il est décédé à l'âge vénérable de 102 ans. Tous deux attachés à Heidelberg, ils connurent cependant des destins très différents. Juif allemand, Klibansky dut s'exiler dès 1933. Installé à Londres durant la guerre, il choisit Montréal comme patrie d'adoption en 1946 et, tout en voyageant beaucoup, y demeura jusqu'à sa mort en 2005. Gadamer vécut en Allemagne et il n'en sortit que tardivement, pour des tournées d'enseignement et de conférences, notamment au Canada. Il traversa la période nazie sans participer à l'épuration des universités et il maintint, durant la guerre autant qu'après, une attitude de résistance passive qui lui donna ensuite une grande autorité morale.

La lecture de sa brève autobiographie parue en 1977 (Mes années d'apprentissage philosophique, trad. fr., 1992) pouvait laisser insatisfaits ceux qui voulaient comprendre comment un élève aussi proche de Martin Heidegger avait pu, non seulement choisir un autre chemin, mais surtout ne pas être inquiété par le régime. Ce mémoire empreint de modestie et de réserve ne pouvait répondre à toutes les questions et il faut être reconnaissant à Jean Grondin, dans la riche biographie de son maître, parue en allemand en 1999 et maintenant accessible en français, de n'en avoir évité aucune.

Méticuleusement documentée, cette biographie est à la fois une traversée de l'histoire de la culture, durant un siècle marqué par la terreur, et un retour sur la crise de la pensée allemande, associée intimement depuis Hegel et Fichte à l'histoire politique. Le premier mérite de Jean Grondin, lui-même philosophe et interprète reconnu de la pensée de Gadamer, est d'avoir accepté de fouiller par le menu cette histoire. À ceux qui seraient tentés de lui reprocher un intérêt excessif pour la politique universitaire, il faut répondre que cette enquête était essentielle: la question de la culpabilité des intellectuels, et en particulier des professeurs, dans la soumission à l'appareil nazi est une des plus difficiles qui soient.

La recherche des exceptions héroïques, comme celle fournie par Kurt Huber, un professeur de philosophie de Munich qui inspira le mouvement de la Rose blanche et fut exécuté en 1942, ne dispense pas de comprendre l'histoire vécue au quotidien dans les universités. Jean Grondin fait voir, par exemple, que même le choix d'un thème pour un cours pouvait avoir des répercussions directes: ce fut le cas pour Gadamer, qui non seulement ne se compromit jamais avec l'idéologie nazie et s'éloigna de Heidegger pendant plusieurs années, mais présenta un enseignement dans lequel tous ses auditeurs reconnaissaient une position de résistance. Sa participation à des cercles proches de ceux qui participèrent au complot de juillet 1944 montre assez les risques qu'il prit durant ces années terribles.

La lente éclosion d'une pensée


Formé dans la grande tradition classique, Gadamer grandit à Breslau. Son éducation fut influencée par la pensée du cercle de Stefan George. Comme Klibansky, il se passionna pour l'oeuvre du poète indien Tagore, qu'il rencontra lors de ses études avec Paul Natorp à Marbourg en 1921. Ce détail a son importance, car il signale l'intérêt de Gadamer pour la poésie, où il pensa d'abord s'engager. Mais ses études à Marbourg, entre 1919 et 1923, lui permirent de rencontrer des philosophes comme Nicolai Hartmann et Martin Heidegger. La richesse intellectuelle de la vie universitaire durant la période de Weimar est éblouissante; pensons seulement aux grandes figures de Karl Reinhardt, de Ludwig Curtius. Mais c'est auprès de Heidegger que le jeune Gadamer confirma sa vocation philosophique. Jean Grondin montre la lente éclosion de sa pensée et les racines multiples de ce qui allait devenir le thème central de ses travaux: l'interprétation, l'herméneutique.

Heidegger ne reconnut pas tout de suite le génie de son étudiant et Gadamer pensa s'orienter vers la philologie grecque. Il dut cependant à ce détour de pouvoir approfondir les sources de sa pensée, comme on le constate en lisant son chef-d'oeuvre, Vérité et méthode, paru en 1960. Dialoguant avec Platon et Hegel, Gadamer s'y révèle le critique profond de l'illusion systématique de la pensée allemande. En cela, il apparaît, avant Habermas avec qui il a développé un débat important, comme le premier penseur démocratique allemand.

La phrase qui le présente comme un philosophe urbanisé libérant la pensée allemande de son provincialisme est peut-être une boutade, elle n'en illustre pas moins les qualités d'ouverture au débat et l'engagement dans le dialogue qui peut être considéré comme le fruit le plus riche de l'herméneutique. Les rencontres avec Jacques Derrida, malgré tant de non-dits, et en particulier sur Paul Celan, en témoignent.

Pour préparer cette biographie, Jean Grondin a pu compter sur le soutien de Gadamer lui-même, mais il a su, dans son récit, nuancer ce témoignage. Sa recherche ne laisse d'impressionner, par sa rigueur, par son abondance, par sa sensibilité philosophique exceptionnelle. Plusieurs épisodes demeurent troublants, on pense à cette conférence de Gadamer sur Herder et l'esprit national, dans Paris occupé. Ernst Jünger était-il dans la salle? Mais au-delà de ce récit complexe et soucieux de présenter un regard juste, il y a surtout le portrait moral d'un homme dont l'intégrité était d'abord soutenue par une responsabilité de penser le présent, de comprendre l'événement même de l'histoire. L'héritage de Gadamer, tout en étant moins radical, est en ce sens peut-être plus actuel que celui de son maître Heidegger, dans la mesure où il s'adresse à l'expérience ordinaire du sens, à la tâche même du dialogue.

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Collaborateur du Devoir
2 commentaires
  • Yves Nadeau - Abonné 23 mai 2011 18 h 29

    Enfin!

    'Enfin' est le mot qui vient car la traduction anglaise de la biographie de Jean Grondin remonte déjà à 2003.

    Un ouvrage bienvenu qui permettra de découvrir autant Gadamer que son oeuvre et de situer l'oeuvre dans son contexte.

    Après avoir commandé le livre de Grondin, il ne reste plus qu'à l'attendre.

  • Gilbert Talbot - Abonné 23 mai 2011 23 h 04

    Le dialogue

    La réponse de Gadamer aux troubles contemporains : le dialogue.