Histoire - Riel et le coeur métis d'un continent

Il fallait un écrivain anglophone né en Ontario en 1966 pour jeter un regard neuf sur Louis Riel, Gabriel Dumont et la révolte des Métis de l'Ouest canadien au XIXe siècle. Joseph Boyden a beau s'enorgueillir d'avoir du sang métis, il évite avec humour les poncifs de l'hagiographie. «Dieu, lance-t-il, a sans doute voulu plaisanter en créant une race composée de trois identités profondément troublées, d'êtres à la fois français, indiens et catholiques!»

En évoquant ce «cauchemar» identitaire, Boyden, dans son essai biographique intitulé Louis Riel et Gabriel Dumont, se met un moment dans la peau de John A. Macdonald, protestant écossais, natif de la vieille Europe, père de la Confédération, premier ministre conservateur du Canada. Pour le champion de l'Empire britannique, une race typique du Nouveau Monde est une monstruosité.

Auteur de nouvelles et de romans mais aussi chercheur véritable, Boyden allie le style suggestif à la solidité de l'érudition pour camper l'homme politique. La pensée de Macdonald sur les Métis, qui tirent leurs origines des unions d'Amérindiennes de l'Ouest avec des «voyageurs» descendant des pionniers de la Nouvelle-France, il la définit par un trait qui dit tout: «Heureusement, ils sont pour la plupart des chasseurs de bisons ignorants, et leur population est si restreinte qu'elle ne mérite pas beaucoup d'attention.»

Quel excellent prétexte pour dénier à ces gens les titres de propriété sur les terres qu'ils ont cultivées et pour les considérer comme des squatteurs! En défendant les droits de leurs frères métis, Riel, le penseur visionnaire de la résistance, et Dumont, l'homme d'action tourné vers la guérilla, rêvent d'une Amérique qui dépasse le système européen.

Mais ils se rendent compte que les Métis canadiens-français, avec leurs alliés libéraux du Québec (Honoré Mercier en tête) et un petit nombre d'Amérindiens sympathiques à leur cause, se retrouvent seuls devant l'expansionnisme et le conservatisme anglo-protestants. La continuation dans l'Ouest d'un chemin de fer transcontinental incarne cette puissance agressive de l'Empire britannique.

Si bien que Dumont, comme le signale Boyden, «est conscient d'avoir perdu le soutien de la plupart des colons anglais, sinon de la totalité d'en-tre eux». Les sang-mêlé anglophones n'osent s'unir aux Métis canadiens-français dans une même lutte. Le clergé catholique blâme l'entêtement de Riel.

Boyden saisit à merveille la sensibilité de ce prophète de l'Amérique et son rejet de l'eurocentrisme politique et religieux. «S'échappera de sa poitrine à la façon d'une volée de colombes», nous laisse deviner le biographe, la vision d'une convergence culturelle d'esprit métis, pour éviter l'uniformisation anglo-protestante dans les futures Prairies cosmopolites. Une douce folie qui, comme le dernier souffle de Riel, le condamné, s'envolera en 1885 d'une potence impériale.

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Collaborateur du Devoir