Le dictionnaire des dictionnaires

Le Libraire, Arcimboldo, 1566<br />
Photo: Source Plon Le Libraire, Arcimboldo, 1566

Ils donnent toutes les clés du langage et voilà qu'on leur consacre un dictionnaire. Et un dictionnaire amoureux des dictionnaires, par-dessus le marché. Le bouquin s'inscrit dans la jolie série des Dictionnaires amoureux, qui se décline en plus de quarante titres chez Plon. Celui-ci est signé par Alain Rey, philosophe et historien du langage, qui avertit d'emblée qu'il n'écrit pas là une sorte de dictionnaire suprême, mais bien une mise en alphabet de thèmes, de personnages et d'œuvres en rapport avec le dictionnaire.

Au sujet de l'alphabet, Alain Rey en souligne d'ailleurs tout l'arbitraire. C'est, écrit-il avec justesse, «une série de lettres notant les sons d'une langue, rangée avec une étonnante obstination dans un ordre dont on perçoit mal la raison».

«L'alphabet possède une richesse cachée, qui vient de son arbitraire même: n'ayant pas de valeur signifiante claire, il confère à chaque fragment valeur égale et neutralise la succession», précise-t-il pourtant. On y croise Pierre Larousse (1817-1875), fils d'un forgeron et d'une aubergiste, avide de lecture et d'instruction, avant de devenir un fou de mots, acharné de lexique, mais aussi un homme d'affaires «avisé et assez avide».

On y rencontre Émile Littré, auquel Alain Rey a d'ailleurs consacré un livre. Son oeuvre, le dictionnaire Littré, est dans la mémoire collective française, une référence quasi sacrée, écrit Rey, qui ne constate pas ce culte ailleurs dans la francophonie. Pour lui, Émile Littré, moins éditeur que Larousse le fut, marque une domination morale. Quant à Paul Robert (1910-1980), il était un intime d'Alain Rey de son vivant. Le jeune Robert était d'abord promu à un avenir dans l'industrie agroalimentaire. Il a même signé une thèse de doctorat sur les agrumes dans le monde, avant de devenir libraire, puis éditeur...

Des paradoxes

On rencontre tous ces gens et bien d'autres, donc, mais on fait aussi d'intéressantes incursions dans les termes et les thèmes. On pose le paradoxe d'écrire un dictionnaire de l'argot ou des argots, par exemple, même si, après avoir été un territoire réservé, les mots de l'argot deviennent une mode et l'envie de les décrire suit aussitôt.

Un petit mot enfin pour parler du Québec, auquel Alain Rey accorde une entrée substantielle. Le premier glossaire consacré au français d'ici aurait été signé par le jésuite belge Pierre Philippe Potier et est intitulé Façons de parler proverbiales, triviales, figurées, etc., des Canadiens au XVIIIème siècle. Écrit de 1743 à 1758, il a été publié en 1994-1996. Alain Rey, quant à lui, écrit: «Mon expérience des relations avec les grands types d'usages du français doit tout aux réflexions menées autour de mon expérience québécoise. Elles me permettent d'affirmer: "j'ai le goût du Québec", ce qui est un québécisme, ou bien "je suis tombé en amour avec le dictionnaire", bien que cette expression soit soupçonnée d'anglicisme, ce qui ne me trouble pas.»