Au Vatican, une des plus vieilles bibliothèques du monde

La salle Sixtine de la Bibliothèque apostolique du Vatican
Photo: Source Bibliothèque du Vatican La salle Sixtine de la Bibliothèque apostolique du Vatican
Rome — Le dottore Timothy Janz pousse la grande porte de bois et goûte l'effet de surprise produit devant la scène qu'il laisse ainsi apparaître. «Intéressant, n'est-ce pas? C'est la salle de lecture originale de la bibliothèque, au temps de Sixte Quint, commente le scriptor graecus de la Biblioteca Apostolica Vaticana. On dit bien ainsi en français, je crois, pour éviter le bizarre "Sixte cinq".»

La merveille dévoilée, cons-truite entre 1587 et 1589, a longtemps été la plus grande bibliothèque de l'Europe. Des fresques très colorées couvrent les hautes voûtes de la double galerie de la salle Sixtine, conçue par Domenico Fontana, l'architecte qui a aussi érigé l'obélisque sur la place Saint-Pierre de Rome.

Par contre, ce jour-là, au début du mois, le carrelage de marbre noir et blanc du sol disparaissait sous les objets bas de gamme éparpillés sur l'immense surface de 70 mètres sur 15 mètres: des dessins amateurs, des cartes à la main, des photos de groupe anonymes, bref, un bric-à-brac de «cossins» offerts au souverain pontife par les visiteurs. «Quand le pape reçoit un objet de qualité, il le garde ou il l'envoie au musée, poursuit M. Janz. Normalement, les objets sont dans les armoires où on mettait les manuscrits autrefois. Ils ont été sortis pour le tri.»

Les livres imprimés ont été transférés au XIXe siècle, sous Léon XIII, sur des étagères dans des salles des niveaux inférieurs. Les documents qui intéressent M. Janz lui-même se trouvent dans le deposito dei manoscritti, sous la cour intérieure de la librairie. La Bibliothèque apostolique vaticane, une des plus anciennes du monde, conserve maintenant plus de 1,5 million de livres, dont environ 8300 incunables, des parchemins et quelque 150 000 manuscrits, certains parmi les plus rares et les plus précieux de l'humanité. Le Codex Vaticanus, par exemple, un des plus anciens exemplaires connus de la Bible.

Puces et béton

L'institution ne cesse de s'enrichir depuis le Moyen-Âge. La «prise» de la bibliothèque universitaire de Heidelberg par les soldats du pape en 1623 est parfois décrite comme le plus grand hold-up culturel de l'histoire littéraire.

Le dernier vaste projet de rénovation vient de se terminer. Le chantier a duré trois ans et affecté les 140 000 mètres carrés de salles, de corridors et d'entrepôts, sans trop bouger les plans d'origine. Les travaux ont notamment permis de bétonner les lieux pour les mettre à l'abri des catastrophes, mais aussi des outrages du temps.

Le pape Benoît XVI, très attaché à ce lieu, a supervisé les travaux avec le préfet, Mgr Cessare Pasini, afin de faire entrer la vieille institution dans le XXIe siècle. Les mises aux normes récentes ont introduit la fibre optique et Internet à haute vitesse. Maintenant, une puce électronique permet de retracer chacun des livres, où qu'il soit dans le labyrinthe. Les visiteurs se soumettent également au pistage électronique à l'aide d'une carte. Un monte-charge permet maintenant de transporter facilement les documents entre les étages, des voûtes aux laboratoires en passant par les salles de rédaction.

Le bunker des manuscrits anciens se trouve sous la Cortile della Biblioteca, la cour intérieure, quoi. «Je m'occupe de manuscrits anciens, explique leur conservateur. En fait, je les catalogue. Le catalogage décrit en détail le contenu de chacun des textes. En gros, on a une idée de leur contenu, mais il faut les examiner en détail pour voir quels secrets ils renferment. Et si ce travail n'est pas achevé, c'est parce que nous sommes peu à l'ouvrage, un ou deux en fait, et que nous sommes minutieux. Ce travail a commencé vers 1880.»

Là encore, il s'agit d'un des «trois ou quatre» plus importants rassemblements de manuscrits de l'Antiquité. «Je travaille souvent sur des textes rares d'auteurs obscurs, prévient le conservateur polyglotte. Un collègue vient de découvrir une nouvelle pièce de Ménandre, un auteur comique grec, sur un palimpseste. En fait, la plupart des découvertes se font sur les palimpsestes.»

Sophocle et Saskatchewan

Né en Suisse d'un père saskatchewanais et éduqué en Allemagne, Timothy Janz a étudié à l'Université Laval au baccalauréat et en maîtrise, auprès du professeur Paul-Hubert Poirier, avec un mémoire sur Hippocrate. Il a ensuite terminé un doctorat à Paris sur la Septante, la version grecque de l'Ancien Testament, et réalisé un deuxième doctorat, à Oxford, sur les scolies, les commentaires dans les marges des manuscrits de Sophocle. Oui, oui, le dramaturge du cycle Des Femmes qui sera bientôt dans un théâtre près de chez vous, sans le repris de justice Bertrand Cantat...

«J'ai toujours eu le passeport canadien, poursuit M. Janz. J'avais appris le français et Québec m'attirait, je ne sais pas trop pourquoi. En fait, je trouvais ça plus intéressant que d'étudier dans une de ces villes canadiennes qui ressemblent trop aux villes des États-Unis. Après mes études, je voulais devenir professeur et ce travail de conservateur des manuscrits, bien que très intéressant, était inattendu.»

La Bibliothèque vaticane lui a offert le prestigieux poste de scriptor graecus il y a neuf ans. Elle compte une centaine d'employés, dont deux rattachés aux manuscrits grecs. «On pense toujours que c'est une bibliothèque théologique. Ce n'est pas le cas. Elle a été conçue par le pape Nicolas V (1447-1455) pour rassembler dans un même lieu tous les savoirs humains. Il a aussi eu l'idée de l'ouvrir à tous, enfin à tous les érudits. C'était une option très progressiste à l'époque. L'idée de Léon XIII (1878-1903) consistant à rendre les livres accessibles en libre accès sur les étagères était aussi assez inusitée à son époque.»

Le lieu culturel mythique attire environ 4000 chercheurs par année. «Il faut détenir ou préparer un doctorat ou réaliser des recherches sérieuses et précises pour être admis, dit le curator en poursuivant la visite, montrant au passage les salles de lecture pour les imprimés et les manuscrits. Maintenant, c'est surtout une bibliothèque de manuscrits. Les livres imprimés servent d'ailleurs surtout à lire ces vieux documents.»

Comme le bien et le mal

Pour accéder au saint des saints, il faut agiter une lettre de créance au poste-frontière, passer deux guérites contrôlées par des gardes suisses et des gendarmes pontificaux et finalement se frotter au premier huissier. Ce qui tranche avec les hordes de fidèles et de touristes tout près, par dizaines de millions comptés. À elle seule, la chapelle Sixtine reçoit de 15 000 à 20 000 visiteurs par jour, soit environ quatre millions de personnes par année qui y déversent du gaz carbonique et de la poussière menaçant déjà le chef-d'oeuvre de Michelangelo. Voilà deux mondes opposés, comme le bien et le mal de la vieille hérésie manichéenne.

Les manuscrits aussi sont affectés par les manipulations. À long terme, la numérisation devrait permettre d'éviter cet écueil tout en facilitant l'accès à ces trésors. La Bibliothèque vaticane vit aussi, depuis le début des années 1980, des reproductions de ses plus beaux textes anciens, offerts aux enchères aux grands éditeurs du monde. Une centaine d'ouvrages ont été depuis reproduits à l'identique. Quoique les capacités intellectuelles pour les apprécier semblent bien exigeantes.

«Les études anciennes sont en déclin constant depuis les années 1970, explique Timothy Janz, qui les a aussi enseignées à l'Université Laval. On aimerait bien conserver quelques lecteurs tout de même... Et puis, à la fin, il faut examiner les documents, ne serait-ce que pour les dater.»

La fin du parcours ramène dans la grande et mythique Cortile del Belvedere, réalisation de Donato Bramante qui a influencé la conception des places publiques depuis cinq cents ans. «Cette bibliothèque humaniste a toujours été un lieu assez ouvert à tous, sans distinction de religion, de race ou de sexe, et je ne vois pas les changements de ce point de vue», dit finalement Timothy Janz. Il y a bien une institution secrète, mais elle n'a rien de secret. Les archives secrètes du Vatican, les Archivium Secretum Apostolicum Vaticanum, en latin médiéval, désignent simplement les archives personnelles du pape, les documents qui concernent la papauté. L'entrée est d'ailleurs juste là, vous voyez», dit-il en désignant la porte opposée à celle de la Bibliothèque apostolique...

À voir en vidéo