La voix des autres

Une bonne traduction reste une traduction invisible. Ce qui explique peut-être pourquoi les traducteurs sont souvent oubliés, si peu nommés pour des livres qu’ils ont pris six mois ou plus à travailler.
Photo: - Le Devoir Une bonne traduction reste une traduction invisible. Ce qui explique peut-être pourquoi les traducteurs sont souvent oubliés, si peu nommés pour des livres qu’ils ont pris six mois ou plus à travailler.

Ils sont interprètes, passeurs entre les cultures. Ils font leur travail dans l'ombre, en artisan, et s'effacent derrière les auteurs américains ou canadiens-anglais qu'ils traduisent. Malgré la particularité toute bilingue du Canada, rarement parle-t-on des traducteurs littéraires. Le festival Métropolis Bleu, qui débute aujourd'hui à Montréal, est un des rares lieux qui leur laissent une place et qui invitent l'anglais et le français à cohabiter. Gros plan sur la traduction française made in Québec.

Le Québécois Nicolas Dickner a remporté l'an dernier le Canada Reads, version anglo du Combat des livres, avec la traduction de Lazer Lederhendler de son Nikolski. On sait le gros succès de L'Histoire de Pi, de Yann Martel, traduit de l'anglais par ses parents, Émile et Nicole. Depuis 2005, la maison d'édition Alto publie au moins deux fois l'an des traductions de romans canadiens-anglais: ceux de Rawi Hadge et de Lori Lansens ont trouvé ici nombre de lecteurs via Sophie Voillot et le tandem Lori Saint-Martin et Paul Gagné. Des ponts anglais-français, et vice-versa, s'érigent entre les deux solitudes littéraires.

«Le Canada jouit d'une réputation inégalée, au moins sur le plan théorique, en traduction», explique Yves Dion, coordonnateur de l'Association des traducteurs et traductrices littéraires du Canada (ATTLC), qui regroupe 150 traducteurs littéraires capables ensemble d'écrire dans une soixantaine de langues. Une réputation qui s'est développée à l'aide des subventions du Conseil des arts du Canada, qui donnent depuis 1972 aux éditeurs les moyens de publier des traductions dans les deux langues officielles. Les 18 ¢ à 25 ¢ le mot ainsi assurés «permettent qu'il y ait une profession de la traduction, explique la traductrice Lori Saint-Martin. Sinon, seuls les auteurs canadiens-anglais les plus commerciaux seraient traduits et ils le seraient en France.» Résultat: on se lit de plus en plus, les horizons s'ouvrent. «Les Allusifs [cette maison d'édition québécoise spécialisée en traductions de toutes langues] font de l'inédit dans l'histoire du Canada, où traditionnellement on traduit, dans cette économie coloniale, seulement de l'anglais vers le français», indique Sherry Simon, professeure en études françaises de l'Université Concordia.

La formation, croit la traductrice Sophie Voillot, fait le reste de cette réputation: «Ici, on est très fort sur la réflexion sur les problématiques de traduction, à cause de la réalité bilingue, et comme on est plongé dans le contexte de la langue anglaise, on est beaucoup moins porté à traduire littéralement des expressions toutes faites, comme on le voit souvent dans les traductions faites en France.»

Car, malgré cette bonne réputation, l'Hexagone reste réfractaire aux traductions québécoises. «La traduction reflète l'évolution des rapports de force, poursuit Sherry Simon. C'est insensé, vieillot et ringard que les Français refusent d'accueillir le français québécois et ça doit changer. Peut-être est-ce parce que le monde du livre est parmi les plus conservateurs?» La situation, depuis quelques années, s'est améliorée. Lori Saint-Martin, qui traduit en duo avec son conjoint Paul Gagné — «c'est le seul sujet sur lequel on ne se chicane jamais» — a publié en France chez Points, Folio, Christian Bourgois, l'Olivier et J'ai Lu. «C'est un rayonnement supérieur pour les auteurs et pour nous, mais ça oblige à tenir compte du marché. On ne pourrait pas, par exemple, utiliser "rapailler", ce verbe magnifique, alors que les Français acceptent pourtant plein d'argot. La spécificité de la langue québécoise n'est pas reconnue.»

L'esprit et la lettre

Mais qu'est-ce qu'une bonne traduction? «Il y a deux positions, explique la professeure Sherry Simon. Une qui veut respecter le caractère étrange, différent, spécifique du texte original. Une autre dit que la traduction est une création qui reflète la subjectivité du traducteur, avec son apport, son style, sa signature. Chez les Français, la bonne écriture prime plus que le respect de l'écriture de départ. Au Canada, on respecte davantage l'altérité du texte original.»

Chose certaine, il est aisé de pointer une mauvaise traduction: celle de Barney's Version, de Mordecai Richler, faite par Bernard Cohen et parue chez Albin Michel en 1999. On s'y ballade Sherbrooke Street et Main Street, la rue Bishop devient la rue de l'Évêque, les Montréalais fréquentent le lycée, les Canadiens gagnent la Stanley Cup grâce à Maurice la Fusée Richard, le narrateur veut «attraper le créneau horaire des news sur le réseau national de CBC-TV». Autant de «fautes professionnelles» qui font fi de la réalité québécoise, selon Dominique Fortier, traductrice et auteure.

Car une force des traductions d'ici, on l'aura compris, c'est l'américanité. «Ça serait l'fun que les romans américains et canadiens soient systématiquement traduits ici», dit Sophie Voillot.

Le Monde de Barney / Barney's Version illustre aussi les différents usages des anglicismes. Ceux de la France ne sont pas ceux du Québec. «On peut comparer avec d'autres villes qui ont un rapport de colonisation, comme Barcelone, où, dès qu'il y a deux langues en contact, il y a résistance, explique Sherry Simon. S'installe un jeu de frontières où intervient ce que je peux dire dans ma langue, ensuite ce qu'on pense qu'on doit faire quand on écrit et ce qu'on se permet de faire quand on parle. Les Français n'ont pas du tout la même réaction que nous face aux anglicismes, qui ne les irritent pas. Se dégage même un certain snobisme de leur standing, jogging et parking.»

Une bonne traduction reste une traduction invisible. Ce qui explique peut-être pourquoi les traducteurs sont souvent oubliés, si peu nommés pour des livres qu'ils ont pris six mois ou plus à travailler. «Un auteur peut jouer de plusieurs instruments, dit Lori Saint-Martin, avoir un seul ton ou plusieurs; il faut, comme traducteur, essayer de recréer cette voix. C'est un travail d'abnégation: il ne s'agit pas de briller pour soi.»

Sophie Voillot: «En théorie de la traduction, on dit qu'absolument tout peut se dire dans toutes les langues humaines. Mais il s'agit de transposer. C'est un peu ma marque: je prends des libertés, le moins possible toutefois, pour bien rendre, en tordant un peu, le texte. Je ne suis pas là pour faire mon style, mais pour servir l'auteur et le texte.» Dominique Fortier: «Il est impératif de s'effacer et il faut résister à la tentation d'expliquer ou de prendre la place du lecteur. Quand on traduit, on note plein de non-dits, qui sont du domaine de l'évocation et de la connotation et qu'on peut avoir tendance à expliciter. Il faut de la retenue, de la réserve.»

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