Sortir de l'impasse avec Yanick Lahens

Comment écrire quand on est aux prises avec l'ombre? écrit l'écrivaine dans son dernier récit. Après La Couleur de l'ombre, elle signe Failles, une fiction devenue un chantier de notes, puis un magnifique document à la suite du terrible séisme survenu le 12 janvier 2010.

Forte d'une action solidaire avec les gens de son pays, Haïti, sans découragement, ni fuite, ni hébétude, Yanick Lahens a repris le chemin de l'écriture, tout en investissant ses revenus d'auteure dans la production de documentaires, aussi bien thérapeutiques que didactiques et ludiques, avec des jeunes de la capitale. Camus en tête, Suzanne Césaire figure aussi en exergue de cet ouvrage saisissant.

C'est ici Failles qu'on retiendra. Sous ce beau titre résonnent plusieurs sens: la fracture terrestre comme celles des secours, et ce qu'il reste, dans les ruines humaines comme dans les secours et parmi les gravas. «Comment écrire en évitant d'exotiser le malheur, sans en faire une occasion de racolage, un fonds de commerce, un article d'exhibition de foire? Comment être à la hauteur de ce malheur?», se demande Lahens. Pourtant, elle réussit. Son récit, tout entier maîtrisé dans l'hybridité des genres, est tramé sur l'ébauche d'un livre de fiction, brutalement détournée par le tremblement de terre, alors qu'elle se trouvait sur place.

Comme Gary Victor, Louis-Philippe Dalembert, Frankétienne, Lyonel Trouillot ou Dany Laferrière, écrivains du témoignage et de la sensibilité pour leur peuple accablé de malheurs, Lahens raconte, évoque des scè-nes précises et réfléchit dans un geste littéraire. Tous ces écrivains sont largement diffusés en France, et rappelons qu'ils étaient dix-sept auteurs, mem-bres de la diaspora haïtienne, à être honorés au dernier Salon du livre de Montréal.

Rapatrier la souffrance

Ce chiffre seul illustre ce que vit cette génération d'intellectuels et de la classe moyenne en exil: chacun crie sa rage, tout en investissant sa lucidité dans le but de sauver Haïti en informant la communauté internationale, trop souvent loin des mentalités et des réalités particulières. Parce que tout, en Haïti, se déroule avec quantité d'erreurs.

Aussi Failles est-il un ouvrage essentiel. Joignant le journal, l'enquête, la description, l'essai, sans perdre de vue la compassion et l'émotion humaines, Lahens assume une écriture littéraire forte. Composé sur plusieurs mois mais restreint à l'essentiel, Failles est un acte de culture qui embrasse causes et conséquences, plus encore que le moment du séisme et les images de la pénible reconstruction.

Reconstruction? Un mot s'avère inadéquat, car l'aide multiforme et le courage des habitants concernent plutôt la «refondation» d'une solidarité essentielle, fondamentale, universelle. Contre tous les profiteurs, les incapables, les malfrats sans couleur ni nation.

Lahens développe donc la métaphore et la critique, avec les incohérences de l'histoire, politiciennes ou autres, religieuses ou autres, au milieu des dénis, des vides internes et internationaux, des manquements aux moeurs et à la justice, des détournements et de la pauvreté instituée. On y voit survivre des êtres abîmés, spectres et victimes aux rêves cassés. Sous le ciel des Tropiques, le continent qui dérive est une matrice de souffrance désarmée.

L'expérience négative d'Haïti n'est pas unique, hélas. Les sismologues du pays avaient annoncé la catastrophe: qui, là comme ailleurs, écoute la science? Partout où la déraison domine s'ensuit le malheur. Ce qu'un tel livre interdit, c'est l'amnésie, l'impunité, l'exclusion, l'ignorance. Lire est aussi un acte de solidarité, un moyen fantastique de communiquer, de refonder le courage de vivre en humanité.

Yanick Lahens sera de passage la semaine prochaine à Montréal. Elle donnera notamment une causerie le mardi 26 avril à 19h à la librairie Olivieri, située au 5219, chemin de la Côte-des-Neiges.

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Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • Christian Tortel - Inscrit 23 avril 2011 08 h 31

    Haïti et l'exotisme

    Permettez-moi de vous suggérer ce documentaire (13'), Étonnants Haïtiens, où Yanick Lahens développe cette notion "d'exotiser le malheur" aux côtés d'autres écrivains haïtiens rencontrés au festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo, en mai 2010 :
    http://papalagi.blog.lemonde.fr/2010/11/17/etonnan