Samuel de Champlain - Portrait revu et corrigé du fondateur de Québec

Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté
Étude pour  L'Arrivée de Samuel de Champlain à Québec,  1908 ou 1909
Pastel sur papier 37,8 x 28,5 cm Coll. Musée national des beaux-arts du Québec
Photo: Photo MNBAQ, Jean-Guy Kérouac Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté
Étude pour  L'Arrivée de Samuel de Champlain à Québec,  1908 ou 1909
Pastel sur papier 37,8 x 28,5 cm Coll. Musée national des beaux-arts du Québec

La parution en français de la biographie Le Rêve de Champlain, œuvre de l'historien états-unien David Hackett Fischer, annonce une nouvelle ère dans la littérature consacrée à ce personnage historique, longtemps tenu pour l'unique fondateur de la ville de Québec en 1608. Dans une brique de près de 1000 pages, l'historien s'emploie à situer et à comprendre cet homme qui suscite toujours la curiosité au Nouveau Monde.

À l'instar des autres biographes de Champlain, Fischer s'inspire d'abord de ses récits de voyage. Il les résume de manière synthétique, tout en y ajoutant des informations complémentaires pertinentes et en approfondissant au passage certains thèmes afin d'éclairer au mieux le lecteur. Fischer se démarque tout de même de cette façon de faire habituelle grâce à une habile mise en contexte des différents moments de la vie de son sujet et des grands événements qui ont alors marqué l'histoire de France et d'Amérique. Fischer traite des climats géopolitiques européen et nord-américain de la fin du XVIe siècle et des premières décennies du XVIIe siècle, de l'administration coloniale française dans la métropole et dans les colonies naissantes, des armes à feu et des embarcations utilisées par les Européens et les Amérindiens, du débat relatif à l'année de naissance de Champlain, de l'histoire de sa province d'origine, le Saintonge, etc. Le lecteur se trouve ainsi informé des éléments centraux de l'histoire dans laquelle s'inscrit Samuel de Champlain et des questions que suscite son existence. En plus, les nombreuses cartes et illustrations qui accompagnent le texte permettent de mieux visualiser et comprendre l'époque de la fondation de la Nouvelle-France. Les appendices témoignent également du souci d'exactitude factuelle et de la rigueur historique dont fait généralement preuve l'auteur. En un mot, disons que le travail de recherche et de documentation accompli par David Hackett Fischer est colossal.

Complémentarité des rôles

Autre qualité indéniable de cette biographie: elle explique bien la complémentarité des rôles de Champlain et de ses principaux collaborateurs français, dont François Gravé du Pont et Pierre Dugua de Mons, même si, à l'occasion, le premier se voit accorder à tort un rôle prépondérant, par exemple dans la fondation de l'Acadie. L'historien fournit des renseignements détaillés sur les compagnies de traite ou les différents lieutenants-généraux, vice-rois et commandants qui se succèdent du vivant de Champlain. Il observe aussi de près les rivalités intestines dans la métropole et en Amérique du Nord, des rivalités qui nuisent incontestablement aux projets de fondation et de peuplement en Nouvelle-France.

Il faut souligner la place que le biographe accorde aux alliances franco-amérindiennes, ce qui donne au final un portrait des rapports interculturels de l'époque. N'empêche que l'auteur fait parfois preuve d'une certaine incompréhension de la géopolitique amérindienne au tournant du XVIIe siècle. Un exemple? En décrivant l'alliance franco-amérindienne du 27 mai 1603, scellée à la pointe Saint-Mathieu, près de Tadoussac, par un échange de paroles et de tabac, Fischer conclut que trois nations autochtones sont présentes lors des pourparlers: les Montagnais, les Algonquins et les Etchemins (Malécites). L'historien écrit alors ceci: «Il [Anadabijou, le grand chef des Montagnais rassemblés audit lieu] dit aux chefs des nations indiennes réunis qu'il "était fort aise que sa dite Majesté peuplât leur terre"». Il aurait été très surprenant, voire inconcevable, que des chefs et guerriers algonquins et malécites aient accepté qu'un chef montagnais se prononce ainsi au sujet de la présence française à l'intérieur de «leurs terres». Cet indice (Champlain écrit par exemple «leur terre») et d'autres suggèrent plutôt qu'une seule nation autochtone s'allie directement aux Français ce jour-là, soit la nation montagnaise. Rien dans les écrits français de l'époque ne confirme d'ailleurs la présence de «Bersiamites», d'«Attikamègues» et de «Porcs-Épics» lorsque cette alliance est conclue.

Humaniste avant la lettre?


Il faut mettre d'autres bémols. Le Champlain présenté comme un «humaniste» avant-gardiste en sol nord-américain, comme un fondateur «tolérant» envers les Français protestants et les cultures et croyances des Amérindiens, ne concorde pas bien avec le discours offert dans ses écrits. Étayée quelque peu gauchement, cette idée d'un Champlain humaniste s'avère centrale tout au long de l'ouvrage de Fischer. Nous savons pourtant que, dès 1613, dans une dédicace à la régente Marie de Médicis, Champlain réclame implicitement l'exclusion des protestants de la Nouvelle-France toute naissante. À la fin de sa carrière, pour faire concorder ses récits avec la nouvelle politique coloniale de la France mise en place par Louis XIII et Richelieu, politique qui exclut les protestants des colonies nord-américaines, il ne cesse de répéter que ce fut une «erreur» d'impliquer des protestants dans les projets de fondation. Il regrette même d'avoir vu la Couronne de France leur attribuer des monopoles et des titres de commandement. Le protestantisme de plusieurs Français, dont son ancien supérieur Dugua, un homme décédé au moment où Champlain publie ses critiques, il le qualifiera de «religion contraire» et «prétendue réformée»...

Il arrive aussi à Fischer de laisser son imagination l'emporter sur la narration strictement bio-historique. Par exemple, nous ne savons rien de l'éducation qu'a reçue Champlain, mais Fischer se permet tout de même de conclure qu'il «était excellent tireur, maniait fort bien l'épée et savait monter à cheval» dès son enfance. Sa démonstration du lien de paternité biologique entre Henri IV et Champlain fait aussi sourire. Champlain, un bâtard de sang royal? Une idée un peu sensationnaliste qui aurait mérité d'être approfondie de manière plus rigoureuse... Une autre conclusion précipitée et sensationnaliste? Champlain serait, à en croire Fischer, à l'origine de trois nations: les Québécois, les Acadiens et les Métis! Or Champlain «rêvait» avant tout de fonder une colonie de Français en Amérique du Nord. D'ailleurs, ne souhaitait-il pas, à la fin de sa carrière, pour pallier le lent démarrage du peuplement de la colonie de Québec, que les Français établis et leurs alliés amérindiens deviennent éventuellement «un seul peuple», comprendre un peuple français catholique? En 1627, en vertu des documents qui rendaient officielle la création de la Compagnie des Cent-Associés, les Amérindiens convertis au catholicisme devenaient des «Français naturalisés». Des critiques du genre, comme d'autres qui auraient pu être formulées ici, relèvent davantage de débats entre historiens. Mais il n'en demeure pas moins que les démonstrations et les explications du biographe-historien qu'est David Hackett Fischer manquent à l'occasion de profondeur et de rigueur.

Il arrive aussi à Fischer de laisser son imagination l'emporter sur la narration strictement bio-historique. Par exemple, nous ne savons rien de l'éducation qu'a reçue Champlain, mais Fischer se permet tout de même de conclure qu'il «était excellent tireur, maniait fort bien l'épée et savait monter à cheval» dès son enfance. Sa démonstration du lien de paternité biologique entre Henri IV et Champlain fait aussi sourire. Champlain, un bâtard de sang royal? Une idée un peu sensationnaliste qui aurait mérité d'être approfondie de manière plus rigoureuse... Une autre conclusion précipitée et sensationnaliste? Champlain serait, à en croire Fischer, à l'origine de trois nations: les Québécois, les Acadiens et les Métis! Or Champlain «rêvait» avant tout de fonder une colonie de Français en Amérique du Nord. D'ailleurs, ne souhaitait-il pas, à la fin de sa carrière, pour pallier le lent démarrage du peuplement de la colonie de Québec, que les Français établis et leurs alliés amérindiens deviennent éventuellement «un seul peuple», comprendre un peuple français catholique? En 1627, en vertu des documents qui rendaient officielle la création de la Compagnie des Cent-Associés, les Amérindiens convertis au catholicisme devenaient des «Français naturalisés». Des critiques du genre, comme d'autres qui auraient pu être formulées ici, relèvent davantage de débats entre historiens. Mais il n'en demeure pas moins que les démonstrations et les explications du biographe-historien qu'est David Hackett Fischer manquent à l'occasion de profondeur et de rigueur.

Cette biographie constitue dans son ensemble un ouvrage d'érudition bien documenté et bien écrit destiné au grand public. Les lecteurs doivent des remerciements à Daniel Poliquin et à la maison d'édition Boréal d'avoir enfin rendu ce livre disponible en français.

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Collaboration spéciale - Historien, l'auteur a notamment fait paraître une édition en français moderne des récits de voyage de Champlain.

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