Entretien avec Robert Lalonde: «Je lis pour comprendre»

Robert Lalonde: dans Le Seul Instant, «je donne la parole à tous ces auteurs qui m’obsèdent depuis des années».
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Robert Lalonde: dans Le Seul Instant, «je donne la parole à tous ces auteurs qui m’obsèdent depuis des années».
Journal de lecture, d'écriture et de création, Le Seul Instant convoque une fratrie d'auteurs, entre observations de la nature et méandres de la pensée. Dans les deux seules premières pages sont convoqués Schopenhauer, saint Paul à Damas, Wilde, Pierre Morency et Céline. Les citations abondent, puisées au Reader's Digest et à Stephen Hawking, à Teilhard de Chardin ou à Riopelle.

Le Seul Instant fait écho aux carnets d'Iothéka (Boréal) de 2004. «Là, je donne la parole à tous ces auteurs qui m'obsèdent depuis des années. Je fais ça quand j'en ai marre de la fiction. C'est une bouffée d'air», explique l'auteur, sans lien de parenté avec votre journaliste malgré le même patronyme. «Voir, regarder, déceler est une obsession d'écriture, confirme Lalonde, comme celle de faire des liens entre des choses qui ne se touchent pas.»

Le Seul Instant reproduit les aquarelles grandeur nature de l'auteur, dont il se moque, comme de son rêve d'être pein-tre. «J'ai fait mon scrapbook intégral, dans ce fantasme du livre total: il manque juste un petit sachet de parfum et le CD des chants d'oiseaux», lance-t-il en riant. La nature est partout et Le Seul Instant est peuplé de feuillages, de brûlots, des accouplements tumultueux des ouaouarons, de batailles de chats et de scarabées. Plus qu'un personnage ou qu'un environnement, la nature est une autre lecture offerte. «J'étais buissonnier au coton, enfant; j'ai gardé cette disposition naturelle à oublier la cloche qui sonne le retour en classe, absorbé ailleurs, jusqu'à ce qu'on envoie la police après moi.»

La queue de veau touche-à-tout

Son oeil américain tisse les idées. «Dans la mondialisation, faire des liens est une façon de sortir du marasme. Jean-Didier Vincent, qui travaille sur la biochimie, m'inspire sur la création quand il dit que, si le cerveau n'est pas en contradiction, il se dessèche.» Et Lalonde n'a peur ni des contradictions, ni du vertige, ni de la lenteur, ni des chemins de traverse, ni des culs-de-sac. Essentiellement nouvelliste et romancier, il est aussi, on le sait, acteur. «J'ai toujours cru, comme mon père le disait et qui m'a fait chier pendant des années, que j'avais un peu de talent en tout et pas vraiment en rien, grande queue de veau que j'étais.»

Il enseigne la création littéraire à l'Université McGill. «Une belle contradiction, parce que je ne crois pas qu'on puisse apprendre à écrire», dit le professeur délinquant, qui secoue ses élèves, les trouve bien sages, «un peu immobiles». «Ils ne lisent pas, ne sortent pas, ne vont pas au théâtre, restent sur YouTube et Facebook, entourés d'un petit cercle de choses. Je vois un recours à une logique XIXe siècle, comme si Woolf et Kafka n'a-vaient pas existé, une narration pré-cinématographique, une description générique, faite un peu de loin. Ce qu'il faut découper et travailler décourage les jeunes, qui cherchent la finalité, alors qu'on ne trouve rien sans s'attarder aux détails.»

Machine agitée et tranquille

Lui a commencé à écrire par ennui: «J'étais toujours en punition au collège, alors j'écrivais, au dos des cahiers, avec l'impression d'être si subversif. L'écriture demeure pour moi liée au refus d'une vision commune. Mon enseignement aussi, comme mon jeu d'acteur.» Les réponses de Lalonde fusent du tac au tac, rebondissent sur une citation, passent du coq à l'âne par des chemins d'anguille, pendant qu'il plie et déplie son grand corps en constant mouvement. «Les gens ont du mal, quand ils me rencontrent, à faire le focus entre ce que j'écris et ce que je suis», s'amuse-t-il. Il écrit ainsi, aussi, au gueuloir et au mouvement: il s'enregistre, oublie parfois d'arrêter la bande, «qui a roulé l'autre jour pendant une heure. Je n'ai jamais été capable de réécouter: on dirait qu'on est quatorze dans la pièce. Ma machine de création est très agitée physiquement: je récite une ligne au chat, je claque la porte, ouvre une fenêtre. C'est à se demander combien nous sommes à l'intérieur de moi. Il y a une profusion dans mon écriture, dans la régularité, la quantité, l'exploration, qui fait que je peux choisir dans mes textes.» Ainsi, la version originelle du Seul Instant, de 300 pages, écrites à la main, a été émondée, aux ciseaux, à une petite centaine.

«Il y a des gens, disait Boris Cyrulnik, que la banalité agresse», poursuit Lalonde, pour qui l'équilibre n'est pas dans la ligne droite, trop proche d'une obéissance à la loi commune, mais dans la somme des agitations. «Je peux, je veux la complexité. Réduire l'humain à une machine tranquille, poursuit-il, après avoir ricoché sur les ruades de sa vieille mère à la veille de sa mort et sur ses étudiants qu'on veut médicamenter pour les calmer, me terrifie. Je ne pense pas qu'on écrit ce qu'on veut, mais ce qui est indicible, pas apparent, informulé, à l'envers de soi.»

Robert Lalonde est présent au stand de son éditeur ces samedi et dimanche à l'occasion du Salon du livre de Québec.

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