Jean-Simon DesRochers, artisan du doute

Jean-Simon DesRochers: «Un auteur doit brutaliser son objet. Une langue, il faut que tu la maltraites: c’est un objet, un outil.»<br />
Photo: Christian Desmeules Jean-Simon DesRochers: «Un auteur doit brutaliser son objet. Une langue, il faut que tu la maltraites: c’est un objet, un outil.»
Les murs de leur tranquille maison jumelée de Chambly, une petite ville bordée par le Richelieu à 20 minutes de Montréal, sont remplis d'oeuvres d'art créées par des amis ou par l'artiste en résidence (sa conjointe, Andrée-Anne Dupuis-Bourret, est une artiste en arts visuels et médiatiques). Dans un coin du salon règne leur «oeuvre collective», une petite tornade de quatre ans et demi aux longs cheveux qui sentent la fraise, occupée elle aussi à se créer des mondes à coups de poupées, de bricolages et de conversations imaginaires.

Dans La Canicule des pau-vres, on s'en souviendra, un immeuble montréalais réunissait 26 personnages durant 10 jours de chaleur suffocante, 26 destins tordus et autant de solitudes parallèles. Changement de saison et légère cure d'amaigrissement pour Le Sablier des solitudes: on y retrouve cette fois 13 personnes réunies par un carambolage hivernal sur la route 112 en Montérégie (voir la critique dans cette page).

Violence, tôle et restes humains

À l'empilement désordonné des véhicules accidentés se juxtaposent, dans Le Sablier des solitudes, un certain nombre de défaites humaines et ordinaires, autant de possibles et de facettes de la solitude. Romancier à l'imagination exponentielle — et à l'humour subtil —, Jean-Simon DesRochers s'intéresse à l'humain. Peu importe où celui-ci se trouve.

Menant de front des études doctorales en littérature et une oeuvre bien lancée d'écrivain, l'homme de 34 ans parle de cette partie d'une histoire vécue «de l'intérieur» lorsqu'il avait 16 ans. «Le niveau de réalisme ne témoigne pas tant de recherches que d'une expérience», dira-t-il, en précisant aussitôt qu'aucun de ces personnages n'est lui dans le carambolage. «C'est une réalité décalée.»

Mais c'est surtout pour lui l'occasion d'explorer à nouveau le principe de la multitude («Je suis incapable de m'en passer, avoue-t-il, j'ai trop de plaisir»). Du reste, il se décrit comme «une bête de recherche» et goûte la part de ludisme que lui apporte chacune (ou presque) des étapes de l'écriture.

La tôle froissée, une métaphore pour une autre violence? «Je crois que Le Sablier des solitudes est un livre beaucoup plus violent que La Canicule. Qu'est-ce qui est le plus violent? Quelqu'un qui tue ou quelqu'un qui tue parce qu'il voulait se rendre quelque part? La vitesse à laquelle on "scrappe" les écosystèmes, par exemple, simplement pour satisfaire notre volonté de mobilité, est un bon exemple de cette violence qui est à l'oeuvre en permanence.»

Sur le plan de la langue, l'admirateur de Carver en lui souhaite ancrer la langue de ses romans dans un niveau de réel qui soit compatible avec ce qu'il voit et ce qu'il entend. «Bien entendu, reconnaît-il, à chaque révision c'est un combat.»

Une affaire de langue

L'écrivain continue: «Nous parlons une langue dont nous ne sommes pas les propriétaires légaux. L'Académie française n'est pas au Québec, et les dictionnaires ne sont pas, sauf exception, des dictionnaires québécois. C'est un peu comme un pays qui fonctionnerait avec une monnaie étrangère... On n'a pas le contrôle sur notre objet principal pour exprimer notre pensée, exprimer nos sentiments ou raconter des histoires.» Jean-Simon DesRochers n'est pas dans une logique revendicatrice à la Michel Tremblay, mais il refuse de se priver du joual lorsqu'il estime que c'est pertinent et nécessaire.

«Je suis venu à la littérature d'abord par la poésie. Et la "job" d'un poète, dans ma conception des choses, c'est de penser la langue et de la créer, ou de créer par la langue à tout le moins. Or la langue française est tellement figée», déplore-t-il, tout en donnant en exemple le dynamisme de l'allemand, capable de s'adapter.

«Avec le français, on a l'impression qu'on doit toujours courber notre pensée à ses exigences syntaxiques. Ça pousse à la créativité, à l'invention, oui, mais il faut la brutaliser un peu aussi, cette langue, sinon on tombe dans la complaisance. Un auteur doit brutaliser son objet. Une langue, poursuit-il, il faut que tu la maltraites: c'est un objet, un outil.»

Son passage de la poésie au roman lui a enfin permis d'écrire, d'ouvrir les écoutilles. «La poésie, ce n'est pas un travail d'écriture, dit-il, c'est un travail de cogitation, de triturage de méninges pour parvenir à la petite maudite phrase que tu cherches. Le roman, au contraire, me permet de me laisser aller», ajoute-t-il, en avouant porter un immense respect à ceux qui n'écrivent que de la poésie — il en écrit lui-même encore à temps perdu.

Un matérialiste qui s'assume

Même s'il est hors de question pour lui d'aborder ouvertement (c'est-à-dire dans le roman) les idées qui nourrissent une partie de sa fiction, il ne s'en cache pas, tout est question de philosophie. «Il n'y a pas nous et le monde: il n'y a que le monde. Et le jour où l'humanité arrivera à se priver du concept d'âme, le rapport à notre propre survie en sera radicalement modifié, on sera beaucoup plus lucides», croit-il.

«Mais quelqu'un qui veut seulement lire, se faire raconter une histoire, va trouver quelque chose dans mes romans. Quelqu'un qui veut m'analyser dans tous les sens pourra aussi trouver quelque chose. J'ai un grand respect pour le roman. Et pour moi, la contrainte du roman, en tant que romancier et écrivain nord-américain, c'est de m'intégrer dans une tradition où on raconte une histoire.»

La représentation crue de la sexualité, largement présente dans La Canicule des pauvres, est encore une fois au rendez-vous. «Je suis un matérialiste totalement assumé. C'est on ne peut plus clair chez moi.» Matérialiste, oui, mais qu'il ne faut pas confondre avec consumériste («Sauf pour les livres!»). On pense à cette phrase de Diderot revendiquant, à propos du mot «foutre», le droit de montrer ce que tout le monde fait: «Je vous passe l'acte, passez-moi le mot.»

«Le matérialisme, poursuit JSDR, c'est le doute. Il ne peut t'offrir que du doute. Je suis un artisan du doute.» Douter, oui, mais sans que cela vienne neutraliser certaines certitudes qui ont chez lui la solidité du roc. En témoignent les projets d'écriture plein sa tête, quelques-uns déjà bien en route, dont «un faux livre de science-fiction assez pété» qui devrait voir le jour dans un an et demi. Plus tard aussi, un autre roman polyphonique dont le manuscrit — déjà lui aussi bien avancé — devrait faire dans les 1200 pages.

«J'ai une oeuvre à faire, confie Jean-Simon DesRochers, sûr de lui. Et je ne veux pas être victime de mon imagination: je veux jouer avec. Comme le fait ma fille.» Elle est justement derrière la porte, tiens, l'oreille collée à la serrure, essayant de savoir ce qu'on pouvait bien avoir à se raconter.

Avant de dévaler l'escalier avec un rire sonore qui effacera pour un instant les pages à écrire, les choix à faire, les doutes. Tous les doutes.

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Collaborateur du Devoir