Éric-Emmanuel Schmitt, variations en mode majeur

Éric-Emmanuel Schmitt: «Il faut accepter ce qui nous dépasse: autant le faire avec confiance plutôt que dans l’angoisse.»<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) François Guillot Éric-Emmanuel Schmitt: «Il faut accepter ce qui nous dépasse: autant le faire avec confiance plutôt que dans l’angoisse.»
Vous êtes agrégé de philosophie, mais vous écrivez des best-sellers. Pourquoi ce choix?

Je n'écris pas des best-sellers! J'ai cette chance d'être reconnu et aimé du public; j'en suis le premier surpris chaque fois. J'ai trouvé le succès avec des sujets casse-gueule, comme le tabou de la maladie d'un enfant [Oscar et la dame en rose, 2002] ou, maintenant, avec Quand je pense que Beethoven est mort [...]. Mes choix me nourrissent; mon petit succès est de changer de genre et de demeurer sincère! On me lit parce qu'il y a une véritable tension entre l'intellectuel et l'émotionnel. J'ai toujours en tête mes grands-mères, qui avaient quitté l'école à 14 ans: j'écris pour les passionner au premier degré. Je pense aussi à mes amis, qui doivent trouver une nourriture au second et au troisième degré.

Qu'est-ce qui vous importe le plus dans la littérature?

Dès qu'un enfant lit, je me dis qu'il est sauvé. J'ai essayé de comprendre ce que signifie «être sauvé». C'est l'acceptation de la complexité du monde, la curiosité et le chemin de la tolérance. Quand on lit, on est confronté à d'autres façons d'aimer, de vivre, de rire, à l'altérité. La littérature est la passion de l'autre, l'exploration du labyrinthe humain, de ses passages secrets, de ce qu'on n'attendait pas. Quand j'avais vingt ans, peut-être à cause de mes études en philosophie, j'étais blasé. Je vais mourir étonné par l'être humain.

Vous faites partie d'un club d'optimistes, d'horizons aussi variés qu'Erik Orsenna et Mathieu Ricard. Pourquoi?

L'optimisme est à contre-courant, car l'époque cultive la tristesse plutôt que la joie. Être triste, c'est manquer, c'est voir la vie à travers ce qui manquera, le vide. La joie est un rapport au plein, se contenter de ce qu'on a et se réjouir d'exister au milieu des autres. C'est la même vie! Aucun n'a raison, ni le pessimiste ni l'optimiste, puisque ce sont des réactions. Il faut accepter ce qui nous dépasse: autant le faire avec confiance plutôt que dans l'angoisse.

Les éditions Albin Michel regroupent des écrivains très lus, bien traduits, joyeux ou divertissants: Amélie Nothomb, Bernard Werber, Katherine Pancol... Comme Anna Gavalda, vous êtes populaire en Allemagne... Au Salon du livre de Paris, l'an dernier, on vous a associé à Dany Laferrière, lui aussi un écrivain de bonne humeur. Vous sentez-vous une parenté?

On proclame tous une volonté d'en finir avec la schizoïdie de la vie contemporaine! La philosophie pessimiste est devenue un impensé... On veut se réveiller sans ignorer la tragédie du monde: Dany Laferrière traite de sujets graves. La recherche du bonheur n'est pas de supprimer le malheur, mais de l'intégrer. Le bonheur n'est pas l'ataraxie, il est l'intégration de la vie sans écart. C'est pourquoi j'écris sur Beethoven, qui a laissé un hymne à la joie comme testament.

Votre Cycle de l'invisible est vendu autant en français qu'en traduction. Quel lien faites-vous entre votre foi et votre activité d'écrivain?

Dans ce Cycle, je m'intéresse aux religions en humaniste, pas en religieux: je suis curieux de ce qui fait vibrer le coeur des hommes. Les spiritualités sont de grandes pourvoyeuses de sens, et je les respecte dans ces histoires. Je pense aussi qu'il est important de s'intéresser aux religions tout en se disant qu'on en a une; de sortir du discours identitaire ou prosélyte pour avoir la curiosité profonde de celle des autres. Ce Cycle est comme un mode de vie de ce que pourraient être nos vies ensemble.

Vous passez de la fantaisie à la profondeur. Est-ce ainsi que va la littérature?

J'ai fait ma thèse sur Diderot. Au Siècle des lumières, il y avait une volonté de trouver des formes non académiques de la pensée, de partager la culture aimablement. Mes vraies racines sont dans le XVIIIe siècle. C'est peut-être l'avenir du XXIe siècle!

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Collaboratrice du Devoir