Radisson, ce Parisien changé en Iroquois

Le nom de Pierre-Esprit Radisson, le plus célèbre des coureurs des bois de la Nouvelle-France, provoque une réaction ambivalente. Certains admirent l'aventurier venu de Paris, qui devint Amérindien au milieu des Amérindiens. D'au-tres lui reprochent de s'être montré déloyal envers la France en passant au service de l'Angleterre. Et si Radisson, un temps Iroquois d'adoption, avait rêvé d'étendre l'Amérique à la terre entière...

Cette étonnante vision, Martin Fournier la suggère dans Les Aventures de Radisson, récit très vivant, inspiré de documents historiques, dont les propres textes de l'aventurier, et de recherches anthropologiques. Sous le beau titre L'Enfer ne brûle pas, le premier tome (1652-1653) de cette vaste biographie se lit comme un roman sans en être un vraiment, car l'imagination de l'historien de métier ne déborde pas sur l'exactitude des faits.

Dans la préface, l'anthropologue Serge Bouchard déplore que, dans l'«inconscient collectif» des Québécois, Radisson n'occupe pas la place que Daniel Boone (1734-1820) occupe dans celui des Américains. Pourtant, ce dernier, souligne-t-il, n'est qu'«un enfant d'école» en comparaison de notre coureur des bois.

Il nous en persuade en disant de Radisson: «Il fut Parisien et Français, Canadien algonquin, Iroquois, Sauteux, Cri, Anglais, il fut le premier à voir les Sioux... il fut homme d'affaires, gentilhomme anglais, explorateur, pirate dans les Caraïbes...» Né en France vers 1636, arrivé adolescent au Canada en 1651, l'aventurier mourra en Angleterre en 1710.

Près de Trois-Rivières, en 1652, des Iroquois capturent Radisson. Impressionnés par son courage, ses ravisseurs lui peignent le visage moitié de noir, moitié de rouge. «Noir pour la mort, rouge pour la vie», observe Fournier qui raconte la chose. Les Iroquois remontent le Richelieu pour emmener le prisonnier dans leur village où une famille l'adopte, non sans vaincre de vives résistances.

La mère adoptive donne à Radisson le nom de son fils, Orinha, guerrier mort au combat, comme s'il en était la réincarnation. Fidèle à la mythologie qui entoure l'union des cinq nations iroquoises, Fournier fait dire au père adoptif: «Notre confédération doit maintenant s'étendre à toutes les nations de la terre.»

Même si Radisson devient volontiers Iroquois, il reste partagé au fond de lui. Il finira, en 1653, par se réfugier chez les Hollandais de Fort Orange (l'actuel Albany). Dans ses écrits, l'aventurier avoue que «son esprit était troublé» au sujet de son identité.

Cette attitude, si moderne par le questionnement qu'elle suppose, Fournier réussit à la cerner pour faire plus que jamais de Radisson, dont les projets d'envergure continentale laissèrent Louis XIV indifférent, l'indigène universel, coincé entre l'Europe d'hier et l'Amérique de demain. Pour toujours, l'aventurier aura un visage intérieur entièrement peint de rouge.

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Collaborateur du Devoir

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