Le Dragon bleu de Robert Lepage en bande dessinée

Photo: Illustrations Fred Jourdain

La bête mythique passe des planches à la planche. Trois ans après avoir vu le jour sur la scène de La Comète, un théâtre de Châlons-en-Champagne en France, Le Dragon bleu, pièce signée Robert Lepage et Marie Michaud, trouve aujourd'hui un deuxième souffle dans une étonnante adaptation... en bande dessinée! Fred Jourdain, illustrateur de Québec, assure la réussite de cette transmutation tout en confirmant au passage, planche après planche, que l'esprit du 9e art n'a finalement jamais été très loin de cette introspection dans la Chine moderne et dans les méandres de l'identité.

Le hall de l'aéroport est vaste. Le personnage principal, lui, est profilé à l'encre de Chine, en clair-obscur, dans un décor identifié: aéroport international de Pudong - Shanghai. Il est au téléphone: «Xiao Ling, c'est Pierre, dit-il. Je ne pourrai pas être à la galerie à temps. Je suis retenu à l'aéroport.» L'homme regarde sa montre. Il attend, puis se retourne alors qu'une voix féminine l'interpelle. C'est Claire. Elle a une tache de vin sur son chandail. Elle vient de Montréal, va passer une nuit chez lui, mais va peut-être aussi amener tout le monde bien plus loin.

La scène est connue. Elle a vu le jour en France, en avril 2008, à La Comète, théâtre de Châlons-en-Champagne dans le nord-est de l'Hexagone, avant de se frotter, un an plus tard, aux planches du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) à Montréal. Désormais, c'est sous le coup de crayon de Fred Jourdain qu'elle poursuit sa route en cases, avec des illustrations majestueuses, faites d'encre diluée sur papier de riz.

Le Dragon bleu (éditions Alto), dans une version en bande dessinée de la pièce de théâtre de Robert Lepage et Marie Michaud, va paraître au début de la semaine prochaine. Le bouquin donne d'ailleurs le coup d'envoi d'une nouvelle collection, baptisée «Rubato», qui vise à rendre hommage aux créateurs d'ici et d'ailleurs dans des formats multiples. À la demande de Lepage et de sa compagnie, Ex Machina, Fred Jourdain ouvre le bal en s'appropriant le texte intégral de cette pièce qui a donné suite à l'invitation au voyage et à la réflexion sur la condition humaine lancée 20 ans plus tôt par La Trilogie des dragons.

Entre tradition et modernité

On ferme les yeux et on revient dans un hangar du Vieux-Québec en 1987: à la fin du Dragon blanc — la troisième partie d'une trilogie formée de rouge et de vert —, Pierre Lamontagne quitte son Québec natal pour la Chine et sa culture. Dans Le Dragon bleu, il y est toujours, galeriste dans un Shanghai qui vit entre tradition et modernité. Il est amoureux d'une belle Xiao aux courbes pleines d'équilibre et reçoit son amie Claire Forêt, publicitaire montréalaise qu'il a connue à l'École des beaux-arts et qui débarque dans l'Empire du Milieu dans l'espoir d'y faire des affaires grâce au boom économique en cours. Et bien sûr, c'est autre chose que l'ambitieuse célibataire va trouver.

Jourdain a bossé sur cette adaptation pendant deux ans, dans le plus grand secret. «Quand j'ai vu la pièce, la première fois, je me suis dit que ça ferait un film ou une bédé incroyable, les codes étant similaires, a-t-il indiqué au Devoir. On retrouve dans la trame narrative un découpage très proche de la bédé», un univers que la mise en scène a également exploité avec son action rythmée par des cases s'éclairant et s'éteignant pour faire apparaître personnage ou texte, en fonction des besoins du récit.

La symbiose entre Le Dragon bleu et la bédé était pour ainsi dire inscrite dans l'ADN de cette pièce, pensée à l'origine par Lepage et Michaud comme un hommage au Lotus bleu de Tintin. Des clins d'oeil visuels à l'oeuvre d'Hergé avaient même été planifiés dans la première mouture de la pièce. Mais, à quelques jours de la première mondiale, en France, les créateurs ont dû faire marche arrière, faute d'avoir obtenu pour ces quelques emprunts l'imprimatur des gardiens du patrimoine du bédéiste belge, Moulinsart SA.

Inspiré par la bédé, ce dragon n'a toutefois pas été une bête facile à dompter pour Fred Jourdain, connu dans le monde du pinceau et de la gouache pour ses portraits illustrés de grands musiciens — Miles Davis, Jimmy Hendrix et Bob Marley sont du nombre. «C'est un défi, lance-t-il. Il y a eu des contraintes», comme l'obligation de prendre la pièce au complet, du premier au dernier mot, avec tous ses dialogues, dont plusieurs auraient pu donner des planches répétitives peuplées d'interminables champs et contre-champs. Lourds et ennuyeux.

L'écueil a été habilement contourné par le jeune créateur, qui a décidé de jouer avec la marge — où plusieurs dialogues se poursuivent parfois —, mais aussi d'exploiter les grandes pages illustrées, des tableaux souvent extraordinaires, qui viennent durant tout le récit se substituer aux métaphores, aux ellipses et aux souvenirs exprimés sur scène par la musique, les projections et les jeux de lumière.

Une jolie balade

Le résultat, lui, se savoure comme une balade dans un univers riche, complexe et en mouvement que Fred Jourdain, avec l'aide de Robert Lepage — qui a suivi de loin le développement de ce projet —, a documenté avec une précision savoureuse. «Robert m'a donné carte blanche, mais il m'a aussi donné des pistes», dit l'illustrateur, déniché par l'équipe d'Ex Machina lors des fêtes du 400e de Québec. Au bon endroit au bon moment: Jourdain exposait alors dans un troquet de la Vieille Capitale, pas très loin du Moulin à images. «Il m'a aidé à localiser l'action, en m'amenant des photos, des livres sur la Chine en mutation, sur les quartiers traditionnels malmenés par la modernité»... Il en résulte une mise en image exceptionnelle, avec plusieurs scènes qui pourraient facilement être accrochées à un mur, comme un tableau.

Confidence: l'illustrateur avoue avoir hésité à dire oui lorsqu'il a reçu un coup de téléphone de Robert Lepage lui proposant de mettre en image sa créature scénique. «La bande dessinée, j'ai fait ça en amateur quand j'étais jeune, dit celui qui a aussi participé au collectif Le Front (Front froid) en 2008. Je ne me sentais pas à l'aise non plus d'embarquer dans une bédé de style classique comme Robert l'aurait aimée au départ. Mais comme j'avais la liberté de faire ce que je voulais, j'y suis allé», sans bien sûr le regretter.

C'est qu'à l'image des grandes oeuvres de Lepage, La Face cachée de la lune ou Le Projet Andersen, Le Dragon bleu exploite le thème de la quête identitaire de l'artiste, qui finit par se trouver lui-même en passant par l'ailleurs. Une trajectoire connue de Pierre, Claire et Xiao, mais aussi aujourd'hui de l'illustrateur-peintre de Québec qui, le temps d'une bédé, est sorti de son cadre traditionnel pour faire entrer ces personnages dans un nouvel environnement.

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Le Dragon bleu

Robert Lepage, Marie Michaud, Fred Jourdain
Éditions Alto/Ex Machina
Québec, 2011, 176 pages
1 commentaire
  • André Michaud - Inscrit 9 avril 2011 09 h 43

    Bravo Fred

    Je connais les caricatures-dessins de Fred Jourdain depuis quelques années. Il exposait dans un bar ou mon groupe Viva ZAppa présentait son concert. J'ai d,ailleurs acheté un de ses dessins de ZAppa.

    Fred a beaucoup de talent, je suis bien content pour lui!