Littérature italienne - La grande fatigue des super-héros

Nous sommes à New York, ville où les bouches d'é-gout, il n'y a pas si longtemps, «dégageaient en permanence la vapeur du rêve». La super-héroïne Mystique, mutante capable de se changer en n'importe qui, se donne à des hommes. Au lit, «en mordant les draps d'impatience», ils lui font, chacun à son tour, une prière: «Change-toi en moi. Pitié. Je veux baiser avec moi-même.» Est-ce la dernière parole d'une civilisation?

Tout dans La Vie sexuelle des super-héros, l'extraordinaire roman de Marco Mancassola, écrivain italien de 37 ans vivant à Londres mais se servant de sa langue maternelle pour créer, permet de le croire. Ce livre de 2008, que l'on a traduit en français, est l'oeuvre d'un nouveau venu parmi les maîtres qui suggèrent les choses au lieu de les dire.

Grâce aux super-héros vieil-lissants et lassés, comme Mystique, Mister Fantastic et Batman, que Mancassola emprunte aux Marvel Comics américains, New York, au fil du récit, nous pénètre par les pores. Un dosage génial de moyens aussi différents que l'hyperréalisme, la caricature, le thème du surhumain, la poésie érotique et l'intrigue solide cache sans cesse une critique sociale.

Par exemple, la réalité, dans sa splendeur étonnante, déjoue les rêves trop beaux du monde actuel lorsque la jeune astronaute Elaine Ryan, revenant de l'espace, aperçoit du hublot de sa capsule une petite tache rouge vif qui tranche sur le bleu de l'océan. «Quoi que ce soit, c'est magnifique», dit-elle, bouleversée. Elle ne se doute pas qu'il s'agit des restes de Mister Fantastic, le super-héros sexagénaire avec qui elle avait une liaison.

Cet homme élastique, dont l'étreinte amoureuse d'Elaine avait déjà déchiré la chair folle, vient de se suicider après s'être rendu compte que l'explosion qui le visait avait tué son fils à sa place. Trop préoccupé par la chose pour ne pas cacher un vilain secret, l'inspecteur Dennis De Villa l'avait averti que des conspirateurs voulaient supprimer les super-héros.

N'ont-ils pas déjà éliminé Robin, l'ancien assistant et amant du retraité Batman, secrètement bisexuel? Ce dernier, à son tour, périt de façon tragique. Une maîtresse passagère lui donne le coup fatal.

Encore mieux que ses confrères de l'univers du fantastique, Mystique perçoit le sexe comme un «vent» qui souffle «dans les rues de New York». Aussi prend-elle part à sa propre disparition en la transcendant.

La mutante se métamorphose en son dernier amant: l'inspecteur De Villa, nul autre que le responsable de l'extermination des super-héros! Ce qui réoriente l'assassinat par étouffement que tente le policier. Dans l'étreinte autoérotique, les deux De Villa, le vrai et le faux, peu à peu se dissolvent.

Cela nous porte à penser que lentement, par son narcissisme, la civilisation occidentale s'efface dans le flou au lieu de mourir d'une mort certaine. Chez Mancassola, le romancier cache le voyant.

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Collaborateur du Devoir