Essais - Figures de l'expérience totalitaire

Tzvetan Todorov<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Miguel Riopa Tzvetan Todorov

Dans le titre de ce livre, qui rassemble un choix d'œu-vres historiques et politiques de Tzvetan Todorov, c'est le pluriel qui importe: le XXe siècle a connu plusieurs régimes totalitaires et, plus encore que l'analyse de la forme générale qui leur est commune, les essais recueillis ici se penchent sur les figures, chaque fois singulières, qui les ont engendrés ou qui en furent les victimes.

Venu en France en 1963, à l'âge de vingt-quatre ans, Todorov avait connu en Bulgarie un dur régime d'oppression, mais, comme il le rappelle dans une importante préface, le totalitarisme ne se trouva pas, avant la chute du mur de Berlin en 1989, à l'avant-plan de ses préoccupations. Théoricien des formes littéraires, il avait trouvé à Paris un milieu sensible aux recherches formalistes qui l'occupèrent pendant une vingtaine d'années.

Collaborateur, à partir de 1986, de Lettre internationale, un magazine critique de l'expérience totalitaire publié par Antonin Liehm, c'est progressivement qu'il se tourne vers l'analyse des régimes totalitaires, auxquels il va consacrer à partir de 1991, année de parution de Face à l'extrême, une partie importante de ses travaux.

Le présent recueil offre un choix parmi ces écrits majeurs. Nous trouvons d'abord la réédition du grand livre qu'est Face à l'extrême, qui s'ouvre sur le récit du voyage de Todorov à Varsovie en 1987 et son évocation du ghetto de 1943-1944. Dans ce livre, les figures héroïques qui trouvent dans une situation extrême l'occasion d'un dépassement côtoient les acteurs criminels et les gardiens soumis.

À la différence des grandes études d'Hannah Arendt ou plus récemment de Marcel Gauchet, ce livre se concentre moins sur l'analyse d'un système que sur le ressort moral de l'expérience humaine dans la situation totalitaire. Se penchant sur la haute figure de Etty Hillesum, à qui il consacre des pages bouleversantes, Todorov pose la question de la possibilité de la résistance. Comment comprendre la passivité des victimes et le fatalisme d'une part importante du témoignage relatif aux camps? Cette question fait retour dans le témoignage de survivants, comme Primo Levi, mais elle est posée ici sur l'horizon d'une réflexion philosophique sur le mal.

La force de ce livre vient en effet du rappel du caractère toujours personnel et singulier du rapport au mal, quoi qu'on dise des contraintes de l'expérience. En parlant de «la vérité des situations ordinaires», Todorov se rapproche moins de la «banalité du mal» évoquée par Arendt au sujet des bourreaux que de la visée commune du bien de l'autre, qui surgit, imprévisiblement, dans les situations d'oppression.

L'ordinaire en situation extraordinaire


Le deuxième livre que nous retrouvons dans ce recueil est Une tragédie française. Été 1944, scènes de guerre civile, publié en 1994. Travail d'historien, nourri d'une recherche méticuleuse, ce livre porte son regard sur un ensemble d'épisodes de la résistance et sur la police de Vichy, dans une région du Berry, pays d'adoption de Todorov. Dans l'épilogue de ce récit tragique, l'historien revient sur les souffrances de ces villages emportés dans la tourmente de la guerre, mais, comme dans son livre précédent, il va à la rencontre d'acteurs individuels, comme ce Joseph Lécussan responsable du massacre de Guerry. Son exemple, comme plusieurs autres, nourrit la réflexion sur les gens ordinaires qui, placés dans des situations extrêmes, vont se transformer en criminels, alors que d'autres, placés dans les mêmes situations, vont prendre des décisions héroïques. Todorov a parlé de sa démarche comme d'une méthode narrative et ce livre montre de manière exemplaire la fécondité du récit dans la réflexion sur le mal.

De son livre de 1996 sur le communisme soviétique et les camps, L'Homme dépaysé, Todorov n'a retenu ici que quelques extraits, notamment le chapitre sur les procès Kavchenko et Rousset et sur l'affaire Touvier.

Si on peut regretter que tout le livre n'ait pas été réédité, on sera heureux de trouver dans la foulée la réédition complète de Mémoire du mal. La tentation du bien. Enquête sur le siècle, la synthèse de Todorov sur l'expérience totalitaire. Publié en 2000, ce livre est un chef-d'oeuvre tant par la richesse de la réflexion que par la portée morale de son projet. La structure révèle déjà comment l'attention narrative qui avait marqué les ouvrages précédents s'approfondit ici de manière exemplaire: les figures de Vassili Grossman, de Margarete Buber-Neumann, de David Rousset, de Primo Levi, de Romain Gary, de Germaine Tillon scandent une analyse qui procède par paliers dans l'analyse comparative du nazisme et du communisme.

Ici encore, ce sont moins les systèmes qui sollicitent Todorov que la question de la mémoire et les périls d'une mythification de l'histoire. Proche du questionnement de Paul Ricoeur sur l'oubli, l'essayiste insiste sur le devoir de vérité de l'historien, mais surtout sur le travail de mémoire qui va au-delà de tout devoir: à sa manière, chacun des témoins qu'il convoque pour jalonner son récit présente une figure de cette responsabilité du témoignage, de cette passion de la vérité. À bien des égards, la réédition de ces quatre livres en poursuit l'exercice aujourd'hui.

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Collaborateur du Devoir