Du zombi au bizango: l'appel du monstre de Stanley Péan

Photo: Jean-François Nadeau - Le Devoir

Bizango? Comme le zombi, c'est une figure, moins connue, du vaudou haïtien. Homme caméléon, télépathe capable de lire les pensées, le bizango du dernier roman de Stanley Péan prend la forme d'un être cher à la personne qui est devant lui. C'est un peu un shape shifter de la vieille garde de la science-fiction, et on retrace ses frères aussi loin que dans les mythologies européenne, amérindienne, grecque et japonaise. Bizarre bizarre? Le Bizango (Les Allusifs) vient hanter Montréal.

Il est tiré de «ces contes qui avaient bercé son enfance en Haïti, écrit Stanley Péan dans son 22e ouvrage, ces récits fantasmagoriques où, la nuit venue, des messieurs en apparence normaux se dévêtaient de leur peau humaine pour révéler l'ignominie qu'ils n'osaient montrer à la lumière du jour. Et si ce n'étaient pas que des contes à tirer dans la grande cour, à la brunante? Et si de pareilles créatures déambulaient pour de vrai sur terre?»

«Le mythe du bizango est effrayant,» explique Stanley Péan en entrevue au Devoir, au-dessus d'un petit déjeuner. De ce monstre, l'auteur a fait, furtif comme le reptile, un ange gardien vengeur. Presque un surhomme. Son polymorphisme est un don autant qu'une malédiction, puisque le bizango perd son identité et ses souvenirs dans la masse de ceux qu'il lit chez les autres.

En s'attachant à la petite putain Domino, qu'il ne peut s'empêcher de protéger, le bizango se mettra à dos tout le gang haïtien du chief Chill-O. S'ensuit une chasse à l'homme mortelle.

«C'est un roman sur la perception: comment elle nous influence et change nos comportements. Comme nos perceptions sont influencées par les médias, il fallait qu'ils soient là.» La journaliste Andréa Belviso en est une figure essentielle. «Tous les personnages sont doubles,» poursuit Péan, soit par leur identité de néo-Québécois, soit par leurs paradoxes. Le pire mécréant y est aussi philanthrope à ses heures, essentiel à sa communauté. Le bizango lui-même, à la recherche de son identité mais finalement «très à l'aise de ne jamais avoir à être lui-même». N'est-ce pas là d'ailleurs une image de l'écrivain, être double qui porte les mille visages de ces personnages? Péan arbore un large sourire. «On peut le lire comme ça.»

La peur du noir


«Je me terrifiais à dix ans en lisant Edgar Allan Poe, jusqu'à ne pas pouvoir dormir. J'adorais ça! Une part de moi est resté cet enfant. Le polar, poursuit l'auteur, joue sur les attentes, sur le fait que tu donnes plein d'informations au lecteur sans lui dire lesquelles sont importantes. Le texte policier, selon Jorge Luis Borges, fait du lecteur un paranoïaque, qui doute de tout,» explique Péan entre ses irrésistibles éclats de rire.

L'ancien président de l'Union des écrivaines et écrivains québécois (UNEQ) revient sans cesse à l'écriture de nouvelles. «J'aime raconter des histoires, j'aime le court, j'aime la nouvelle plus que quoi que ce soit d'autre. La série télé The Twilight Zone a été le grand coup d'envoi de mon envie de devenir écrivain!»

Admirateur de Ray Bradbury, de William Hjortsberg et de Harlan Ellison, Péan adore flirter entre le fantastique et le polar. «Dès que j'envisage narrativement quelque chose, je chavire vers les genres,» précise-t-il. Depuis son roman jeunesse L'Emprise de la nuit (Courte Échelle), en 1993, il métisse souvent, comme dans le précédent Zombi blues (Courte Échelle), les codes du roman noir à la sauce fantastique. C'est ce dernier livre, publié d'abord en 1996, qui a réellement fait entrer l'auteur dans l'oeil du public. Et c'est encore Zombi Blues qui a ramené Péan, pris par son activisme politique, à l'écriture, quand l'édition italienne, parue l'an dernier, a récolté un succès critique.

La diaspora du franglais

Le pays natal n'est jamais loin dans les écrits de Stanley Péan, Haïtien de Jonquière, nanti d'un «créole au fort accent saguenéen». À travers le gang, fictif, de Chill-O, l'auteur occupe ici Montréal-Nord. Ce qui lui permet de jouer avec la musique du créole franglais typique de cette partie de la diaspora. «Je m'intéresse à ce secteur depuis Le Tumulte de mon sang (Québec Amérique), en 1991.» Il a collectionné articles et faits divers sur le démantèlement du gang de Master B. et l'arrestation du chef, «qui avait mon âge à l'époque». Il s'est penché sur les Wolf Pack de Québec.

Les questions de racisme, profilage racial, échos du séisme de 2010, taux de criminalité et surveillance excessive des Noirs sous-tendent Bizango. On y rappelle «le fait notoire que quelqu'un à la mairie [de Montréal] a fait des gangs de rue la grande priorité policière de cette ville, même s'ils ne commettent que 2 % des crimes.» Péan croit que l'intégration haïtienne n'est peut-être pas «si réussie, finalement. La première génération, explique-t-il en entrevue, celle de mes parents, n'était pas ici pour rester. Personne ne pensait que le régime Duvalier durerait — rien ne durait, alors, en Haïti — et il est resté 30 ans au pouvoir. C'est long. Ils étaient toujours dans ce fantasme du retour. Les générations suivantes sont redevables de cet espace qui n'a pas été occupé.»

Écrivain, Stanley Péan est un être très occupé: homme de radio, animateur de la principale émission de jazz d'Espace Musique depuis 2004. Homme politique, aussi, il vient de laisser, charte oblige, la présidence de l'UNEQ après six ans. Auteur de chansons à ses heures, il demeure porte-parole du Mouvement pour les arts et les lettres. Il partage depuis des années son temps entre Québec et Montréal. Homme caméléon, Stanley Péan? Il éclate de rire:

«Tous les écrivains que j'ai admirés, Albert Camus, Boris Vian, Stephen Alexis chez les Haïtiens, Jacques Ferron, ont pris la parole sur la place publique. Ils ne sont pas restés dans leur tour d'ivoire. On ne peut pas vivre en dehors de son époque: depuis 25 ans, on voit la littérature perdre sa place et son prestige dans l'espace public. C'est lié au triomphe d'une pensée économique. Il n'y a pas de profit à faire avec la littérature, donc c'est suspect. La culture qui triomphe actuellement est celle du divertissement, du big business, celle qui rapporte tout de suite. Alors que la littérature, c'est un peu comme le slow flood. Ça demande une sédimentation.»
3 commentaires
  • Renaud Blais - Inscrit 26 mars 2011 08 h 53

    Littérature urgence du "out of economic"

    Je souligne que la littérature est un des bons moyens de nous sortir de la pensée unique qui nous oblige à avoir toujours le point de vue économique "plein la face". Et ceci au profit de qui ?
    Renaud Blais
    Québec

  • Renaud Blais - Inscrit 26 mars 2011 09 h 11

    Littérature un des moyens pour nous sortir de l'économisme

    Et si nous prenions un peu plus de temps pour lire nous serions moins obnubilé par le point de vue économique, au profit de qui ? Et cette fréquentation de la littérature se ferait à notre profit individuel et collectif.
    Renaud Blais
    Québec

  • Michel Paillé - Abonné 27 mars 2011 08 h 54

    Le rêve du retour au pays


    En parlant de la génération de ses parents, Stanley Péan affirme qu’elle « n'était pas ici pour rester […]. [Elle était] toujours dans ce fantasme du retour. Les générations suivantes sont redevables de cet espace qui n'a pas été occupé.»

    Péan généralise ainsi à tous les pays d’immigration ce que des chercheurs Français ont trouvé pour la France. Dans Le destin des enfants d’immigrés, Claudine Attias-Donfut et François-Charles Wolff, (Paris, Stock, 2009) affirme que l’intégration se fait plus difficilement «quand les parents sont [si] fortement attachés au pays d’origine» (p. 208) qu’ils ne cessent de rêver à haute voix à leur retour.

    Michel Paillé, démographe, Québec,

    http://michelpaille.com