Robert Lévesque prend toujours un train

Robert Lévesque a une réputation méritée de styliste.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Robert Lévesque a une réputation méritée de styliste.

On savait que Robert Lévesque, ancien critique de théâtre au Devoir, aimait la littérature. On sait maintenant qu'il aime aussi, depuis son enfance rimouskoise, les trains, dont la «grande plainte sifflante» lui est «une invitation au voyage». Déraillements, son plus récent recueil d'essais, se nourrit de ses deux amours en plaçant en son cœur des écrivains ou artistes bercés par les rails ou flirtant avec le déraillement.

Les 32 textes qui composent cet ouvrage s'inspirent, dans la plupart des cas, d'une anecdote ferroviaire liée à la vie d'un écrivain, à partir de laquelle Lévesque trace un portrait de son héros. Ainsi, nouvellement médecin, en 1945, grâce au financement de l'armée, Jacques Ferron est affecté au service de démobilisation et doit parcourir le Canada en train. Lévesque raconte alors l'indiscipline joyeuse du toubib et son refus d'apprendre l'anglais. L'écrivain effronté est déjà en germe.

À la même époque, Charles Trenet, qui doit se faire discret en France puisqu'il a «chanté sous l'Occupation», débarque en Amérique. Il chante un peu partout aux États-Unis et en Amérique du Sud, avant d'être invité à Ottawa. «En vagabond», par curiosité, il décide d'aller faire un tour à Québec, en train. En face de la gare, il tombe sur Chez Gérard, café-restaurant, une gargote où, évidemment, personne ne l'attend. «J'aimerais bien chanter ici», lâche-t-il, à la stupéfaction du serveur. Il y sera 25 soirs d'affilée et profitera de son passage pour composer, en une demi-heure, les paroles de Dans les rues de Québec!

Robert Lévesque a une réputation méritée de styliste. Il maîtrise, en effet, l'art de créer rapidement une atmosphère, de saisir le lecteur pour l'amener dans un univers inattendu. Or, il lui arrive de trop tabler sur l'évocation, au mépris de la mise en contexte. Certains textes de ce recueil, surtout les premiers (sur Kafka, Van Gogh, London, Butor), laissent ainsi le lecteur au milieu d'une brume décevante. L'éditeur, en quatrième de couverture, parle des textes de Lévesque comme de «mi-essais mi-poèmes en prose, enlevés, frémissants, vifs comme le mouvement d'un rapide dans la nuit». On ne contestera pas la vivacité et le frémissement du style, mais on notera toutefois que le genre «mi-poèmes en prose» ne permet pas à Lévesque de donner le meilleur de lui-même.

C'est en racontant que le chroniqueur donne le goût de le suivre. En racontant le destin d'Attila Jozsef, jeune poète hongrois suicidaire, nourri de Marx et de Freud, mort écrasé volontairement par un train; le parcours de Fats Waller, pianiste de jazz américain et joyeux drille des années 1930-1940, mort dans un train immobilisé par une tempête de neige près de Kansas City en 1943; le sommeil de l'insomniaque Ravel lors de sa tournée nord-américaine en train en 1928; la gloire du Norvégien Ibsen, à l'occasion de ses 70 ans; le voyage en train qui mènera La Bolduc, alors âgée de 13 ans, de sa Gaspésie natale à Montréal.

On trouve, chez Robert Lévesque, un véritable attachement pour les écrivains et artistes qu'il transforme en personnages. Le chroniqueur est l'antithèse du tâcheron qui rend sa copie parce qu'il le faut. Ses lectures sont des expériences entières, dans lesquelles il accepte le pari littéraire, jusqu'au déraillement s'il le faut. Robert Lévesque ne fait pas que parler des écrivains; il vit avec eux, pour le meilleur et pour le pire, et nous invite à faire de même.

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Collaborateur du Devoir