Roman québécois - L'art de voyager léger à dos de bonheur

Mélissa Verreault n'a que 27 ans. Journaliste et adjointe à la rédaction du magazine Urbania, elle signe un premier roman d'une grande fraîcheur, où son personnage féminin apparaît dans toute sa nudité, fragile et émouvant. Un roman qui oscille entre la quête identitaire et le devoir de bonheur, où l'écriture a un goût d'éternité.

«Certains mots ont des conséquences plus pesantes que d'autres. "Je m'en vais". Je l'ai dit. Maintenant, il faut que je le fasse.» Aux prises avec une rupture amoureuse et une crise existentielle, Ariane décide de prendre le premier vol disponible. Arrivée dans la salle d'embarquement, elle est soudain prise de vertige. C'est le point de départ d'un voyage inattendu. Le voyage est en soi, il commence quand on s'arrête.

Qui suis-je? se demande Ariane. Sa méthode d'investigation ne consiste pas en une introspection ni une analyse psychologique, mais en un faisceau de souvenirs, d'impressions, de menus faits, de rencontres, de traces d'émotion, de plaisirs minuscules qui l'ont façonnée. Soixante-neuf textes brefs très vifs, ponctués de confidences personnelles, d'instants subtilement ressentis et justement croqués, de réflexions existentielles, le tout dans une langue fluide, habitée, balayée par des traits d'humour fin.

Au commencement, il y a une idée, une image, une atmosphère. Une valise rouge ramenée par son père d'un pays lointain, les parents qui se séparent quelque temps après, les mots de la petite Ariane: «Je peux rendre la valise, et vous pourriez revenir ensemble à la place, je préférerais.» Cette pente mélancolique ne donne que plus de saveur à l'évocation suivante. Un soir bleu d'été, Ariane demande à son père: «Papa, est-ce que ça se peut, l'amour toute une vie?» Et le père de répondre: «J'imagine que oui. Mais ça dépend combien de temps dure la vie.»

Journées suspendues, passages à vide, ennui, errance. Ariane n'arrive pas à mettre le doigt sur le moment exact où tout a foutu le camp. Le jour où elle a annoncé à son compagnon qu'elle était enceinte, lequel lui a répondu qu'il n'était pas prêt? Ariane se concentre. «On passe sa vie à attendre le bon moment. Ce qui fait qu'il y a des choses qui ne naissent jamais et d'autres qui meurent trop tôt.»

Ariane musarde, hume l'air estival, s'arrête dans une librairie, attend, observe des personnes étran-ges, généralement absentes de la vision des promeneurs pressés. Elle cadre un itinérant dans son viseur. Tant de raisons pour lesquelles on se retrouve à la rue... Perte d'emploi, perte d'un enfant, pays en guerre. Au verso de la photo, elle écrit un seul mot: courage. «Celui dont j'ai souvent manqué.» Un autre regard de biais, attentif, mêlé d'empathie et de sollicitude, pour une femme qui vient chercher avec douceur son homme bourré. «Une carte postale pour te faire voir toute la tendresse que la douleur peut engendrer.»

Après deux mois de déambulations, Ariane doit trouver une manière élégante d'amortir sa propre chute. «Dans la jungle de la solitude, un beau geste d'éventail peut faire croire à un paradis», écrit André Breton dans Arcane 17. Une soif nouvelle monte en elle. Ariane savoure la volupté d'une étreinte passagère. Elle s'approche tranquillement du bonheur. Le voyage tire à sa fin. «L'air est jaune et dorénavant ça ne peut qu'aller mieux (...) J'ai la journée devant moi et la vie au complet en dedans.»

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Collaboratrice du Devoir