Beaux livres - À visage couvert

Le masque de Gerry Cheevers, conçu par John «Frosty» Forristall
Photo: Source Art global Le masque de Gerry Cheevers, conçu par John «Frosty» Forristall

C'est plutôt difficile à croire aujourd'hui, mais il n'y a pas 50 ans, porter un masque pour défendre un filet de la Ligue nationale de hockey relevait pratiquement de l'hérésie. L'idée dominante avait la vie dure: une telle pièce d'équipement nuisait à la vision du gardien de but. Et puis, n'est-ce pas, celui qui refusait d'aller au combat à visage découvert révélait son côté un peu mauviette, indigne d'un sport pour vrais hommes...

Il aura fallu que, par un beau soir de 1959, Jacques Plante, un esprit indépendant doublé de l'un des plus grands talents de sa génération, sinon de toute l'histoire du hockey, défie publiquement son entraîneur, Toe Blake, pour que s'amorce une évolution des mentalités. Pour que l'on comprenne qu'en même temps que le cerbère voyait sa protection accentuée, il gagnait en efficacité. Cette évolution ne se fit pas sans heurts, mais elle était irréversible et, 15 ans plus tard, le dernier desperado sans masque disparaissait.

Chemin faisant, le masque s'est profondément transformé. D'objet relativement rudimentaire offrant davantage l'illusion de la sécurité qu'une protection réelle, il est devenu un instrument de haute technologie, virtuellement indestructible. Il a aussi pris des allures d'oeu-vre d'art.

Journaliste sportif à La Presse et amateur d'art, Richard Labbé a entrepris d'explorer l'histoire du masque de hockey et d'en présenter les bijoux, en choisissant le spécimen le plus original de chacune des 30 franchises actuelles de la LNH et en interviewant celui qui l'a porté. Résultat: un beau livre, intitulé simplement Masques, qui ravira le «tripeux» et entraînera le lecteur dans un fort agréable voyage à travers le temps.

S'y côtoient des supervedettes dénommées Patrick Roy, Martin Brodeur, Ken Dryden et Roberto Luongo, des gardiens qui ont connu leurs heures de gloire, comme Gerry Cheevers, Mike Richter, Mike Liut et John Vanbiesbrouck, mais aussi d'éminents oubliés, tels Murray Bannerman, Bernie Wolfe et Doug Favell (ce dernier, relate Labbé, ayant eu l'honneur d'être le premier à porter un masque de couleur, peint en orange Flyers de Philadelphie à l'occasion de l'Halloween 1970). Font de même partie de la distribution les masques aux dessins grossiers des années 1970, improvisés par des préposés à l'équipement ou imaginés par des fans adolescents, et les oeuvres complexes du XXIe siècle réalisées par des artistes spécialisés dans le domaine. Où l'on constate qu'on a affaire à plusieurs mondes et à des façons radicalement différentes d'entrevoir le hockey.

Labbé attribue à Dave Dryden, le frère de l'autre, la paternité du masque moderne: Dryden l'aîné fut le premier, il y a une quarantaine d'années, à combiner la structure en fibre de verre qui collait au visage et la grille en vogue en Europe. Son idée révolutionnaire n'a pas emporté une adhésion immédiate, le sport étant souvent lent à délaisser ses traditions, mais il a fini par faire école.

Le journaliste-auteur relève aussi un paradoxe intéressant: dans plusieurs cas, des gardiens sont devenus célèbres par leurs succès sur la patinoire certes, mais encore plus en raison de l'originalité de leur masque. Exemple par excellence: Cheevers, gagnant de deux cou-pes Stanley à Boston mais passé à la postérité grâce à son inoubliable masque «à cicatrices». C'est dans la façon de cacher leur visage qu'ils ont obtenu d'être reconnus...

De nos jours, le mas-que au design complexe permet au gardien de montrer sa personnalité. Comme le dit Marty Turco, des Blackhawks de Chicago, «on le met, et on devient quelqu'un d'autre». Et ils sont de plus en plus nombreux à devenir quelqu'un d'autre en rendant hommage aux grands du passé, qui ont montré la voie.

Masques est servi par des reproductions photo vernies individuellement en sérigraphie afin de rendre justice à ces oeuvres singulières. Ainsi, on leur donne l'occasion de revivre ailleurs que dans le sous-sol de leur propriétaire, pour notre plus grand bonheur.

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