Humour - René Goscinny en bateau

René Goscinny, sa fille Anne et sa femme Gilberte<br />
Photo: © Archives Anne Goscinny / Imav éditions René Goscinny, sa fille Anne et sa femme Gilberte

C'était son bonheur. Son luxe. L'usufruit. Bien sûr, au palmarès de l'affection, il y avait au sommet les femmes de sa vie, la belle Gilberte et sa petite Anne. Il y avait les chouettes copains, à commencer par son cher Bébert, l'Uderzo de vous-savez-quelle-bédé. Il y avait ses personnages chéris, et l'hebdo Pilote (mâtin, quel journal!), son bébé. Mais quand René Goscinny, bourreau de travail de nature, voulait ses vacances vraiment vacantes, il savait où trouver son plaisir: bonjour le France! Il partait en croisière.

Les paquebots, il était pour ainsi dire né dessus. «J'avais deux ans à peine la première fois que mes parents m'ont embarqué avec eux pour une longue traversée», écrit-il dans la préface de Tous les visiteurs à terre!. «Je n'étais pas encore tout à fait un passager, mais plutôt un colis, qu'il fallait éviter d'oublier avec les autres valises et paquets.»

Ce merveilleux livre d'humour, évoquant avec toute l'acuité goscinnienne la vie à bord de ces villes flottantes le temps d'une traversée type, est bien souvent omis dans les biographies du génial géniteur d'Oumpah-Pah, de Falbalas et d'autres Haroun El Poussah.

Paru en toute discrétion chez Denoël en 1969, réédité sans fard chez Actes Sud en 1997, le récit bénéficie maintenant d'une édition franchement épatante, richement illustrée par les photos de famille et divers artefacts — passeports, billets, brochures, menus — ramenés par les Goscinny. Gracieuseté d'Anne Goscinny, patronne d'IMAV éditions, à qui l'on doit aussi les volumes d'histoires inédites du Petit Nicolas. «C'est à la mer que je dois d'être sur terre!», s'exclame la digne fille de son père dans sa présentation, soulignant que René et Gilberte se sont rencontrés «en août 1964 à bord du paquebot Antilles».

La pointe d'exagération

Je n'ai longtemps connu de ce livre que les chapitres choisis d'une anthologie parue chez Seghers en 1976. Le découvrir au complet en 1997 fut une fête, le redécouvrir aujourd'hui en compagnie des Goscinny me ravit: moi qui ai le mal de mer sur le traversier Godbout-Matane, je raffole de Tous les visiteurs à terre! — l'ordre qui signale le départ, soit dit en passant — dans tous ses détails et fines observations. Sur la bouffe: «La nourriture, à bord d'un navire, joue un rôle capital. Les mauvais chefs du Potemkine et du Bounty ont été la cause d'ennuis restés célèbres dans l'Histoire.» Sur le mal de mer: «Les malades sont divisés en deux groupes: ceux qui n'ont plus la force de se déplacer et qui veulent mourir dans l'intimité de leur cabine puante, et ceux qui ont assez de volonté pour désirer rendre leur dernier hoquet face au vent, allongés dans les transats, sur le pont.»

Goscinny, évidemment, excelle dans la typologie: tout au long de la traversée, nous retrouverons le petit monstre, le boute-en-train, la jolie fille dont s'entiche le petit lieutenant, le «vieux gâteux» invariablement assis à votre table, le «couple-qui-a-déjà-voyagé-sur-la-ligne-et-qui-connaît-le-commissaire», le mousse breton qui n'a pas le pied marin et qui «maudit la tradition maritime des Le Grohidec», etc. Typologie des bateaux, aussi, selon la clientèle: les guincheurs, les buveurs, les joueurs et les coucheurs. «Un bateau recèle de nombreuses cachettes propices à la bagatelle et aux entretiens intimes en tous genres. Mais dans un bateau coucheur, même les bouches d'aération et les canots de sauvetage sont pris d'assaut.» Chez Goscinny, c'est la pointe d'exagération qui fait le délice: ça dégénère toujours.

Ce livre est celui d'un grand sourire: de son transat, Goscinny observe et se marre en douce. Tous les visiteurs à terre! est son ouvrage le plus facultatif, et par là le plus naturellement jouissif. Rarement aura-t-on été plus près de l'homme dans sa vie privée de nouveau riche s'assumant nouveau riche, impression renforcée par les photos de la nouvelle édition. Statut privilégié qui n'empêche pas la rigolade: le paquebot, microcosme de société, aura été pour Goscinny l'idéal terrain de jeu. Shuffleboard, quelqu'un?