Revues - 70 ans de Relations

Né en 1931, l’historien Pierre Nora a été élu à l’Académie française en 2002. <br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Jack Guez Né en 1931, l’historien Pierre Nora a été élu à l’Académie française en 2002.

Fondée en 1941 par les jeunes jésuites Jean-d'Auteuil Richard et Jacques Cousineau, la revue Relations, tribune du catholicisme de gauche québécois, fête donc ses 70 ans cette année. L'événement mérite d'être souligné puisqu'une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté.

Les jésuites des années 1930-1940 sont identifiés à la tendance corporatiste, une espèce de droite sociale, que leur imprime le père Joseph-Papin Archambault, alors responsable de l'action sociale de la Compagnie de Jésus. Richard et Cousineau incarnent pourtant le courant progressiste de la société religieuse. Dans les années 1930, rappelle l'historienne Suzanne Clavette dans le numéro de janvier-février 2011 de Relations, ils étudient les sciences sociales en Europe et «entrent en contact avec les syndicats chrétiens et l'action ouvrière, observent les divers courants du catholicisme social et s'abreuvent aux plus novateurs d'entre eux».

À leur retour d'Europe, en 1938, ils souhaitent lancer une revue «engagée socialement, mordant sur l'actualité, largement ouverte sur le monde, et surtout sur la réalité sociale de chez nous», selon les mots du père Richard. Après quelques tergiversations de leurs supérieurs, les deux jeunes religieux obtiennent le feu vert. Ce sera Relations, parce qu'il s'agit de travailler à l'avènement de meilleures relations sociales et pour évoquer les célèbres Relations des jésuites, écrites et publiées à l'époque de la Nouvelle-France.

La revue ne sera pas pépère. En 1948, elle sera à l'origine de «l'affaire silicose», en publiant un dossier explosif du journaliste franco-américain Burton Ledoux sur la mort des mineurs de Saint-Rémi d'Amherst, dans les Laurentides, des suites de l'inhalation de poussières de silice sur leur lieu de travail. Une «triste réalité sur laquelle les gouvernements préféraient fermer les yeux», rappelle Suzanne Clavette dans le numéro de mars 2011.

La famille Timmins, propriétaire de cette mine et de quelques autres, fera pression sur la Compagnie de Jésus afin que Relations se rétracte. Ce sera malheureusement chose faite. Le père Richard sera d'ailleurs muté à Sudbury et remplacé, à la tête de la revue, par une équipe plus conciliante. Le périodique ne renouera avec son approche combative et antiduplessiste qu'en 1956.

Désormais

Aujourd'hui, Relations con-tinue de s'inspirer de la veine prophétique du catholicisme de gauche et d'être soutenue par les jésuites du Québec, sans être directement dirigée par ces derniers. C'est d'ail-leurs une femme, Élisabeth Garant, qui en tient actuellement les rênes.

Dans l'éditorial du premier numéro de cette année anniversaire, l'équipe de Relations expose son programme avec une réjouissante ardeur. «Revue critique de gauche, écrivent ses artisans, [Relations] résiste au cynisme politique ambiant et au conformisme poisseux des élites. [...] Elle se refuse à faire l'éloge du star system [...] mais se veut une voix qui prend parti pour les déshérités et les laissés-pour-compte de la société capitaliste et technocratique.»

Son inspiration reste chrétienne, mais radicalement critique du moralisme romain. «Nous faisons front, écrit l'équipe de Relations, contre ce déracinement du monde, si éloigné de l'Évangile et d'un Dieu qui a embrassé la condition humaine, et continuons le combat pour la liberté et la justice, croyants et non-croyants côte à côte et solidaires dans un même amour indéfectible du monde.» Notre société, continue-t-elle, a les moyens d'assurer une vie digne et en santé à chacun, mais elle sabote cette chance.

Sévère dans sa critique de «l'absurdité/obscénité de l'épo-que actuelle», Relations, qui a désormais pour devise la formule «Pour qui veut une société juste», refuse le fatalisme, chante l'espoir et ouvre ses pages à des artistes qui «tracent à leur manière les signes de la présence de l'invisible au coeur de la réalité».

L'indignation au programme

Le numéro de mars 2011 de la revue célèbre «la force de l'indignation», celle, écrit son rédacteur en chef Jean-Claude Ravet, «qui se ressent au témoignage d'une injustice, qui ébranle et hérisse tout notre être, nous enjoignant d'agir et de se [sic] compromettre».

On peut y lire l'appel de Bernard Émond à «vitupérer l'époque» et à «retrouver ainsi le chemin de l'engagement», la mise en garde de Vivian Labrie selon laquelle «tant qu'on ne peut pas dire nous autres en incluant la fraction la plus pauvre de la population, il manque un ingrédient essentiel de la démocratie: tout le monde», l'invitation d'Hugo Latulippe «à nourrir un feu de camp du kaliss, en dedans» contre les dérives marchan-des et droitières, le portrait, signé André Myre, d'un Jésus indigné «contre les responsables de systèmes qui créent des injustices fondamentales aux dépens des pauvres» et le constat espérant d'Amélie Descheneau-Guay, secrétaire de rédaction de la revue, qui nous rappelle que «s'indigner du pire de l'être humain, tout en croyant qu'il est capable du meilleur, relève d'un acte de courage quotidien».

Le 14 mars prochain, à 19h, au Gesù, la revue célébrera en chansons, en musique, en poésie, en contes et en paroles combatives «70 ans de regard perçant». Tous sont invités à cette fête de l'indignation saine et nécessaire.

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Richard Dubois - Inscrit 13 mars 2011 18 h 02

    Bon anniversaire d'un ex-collaborateur

    J'ai donné une chronique littéraire à la revue RELATIONS, dont A. Delbusso, autrefois de Fidès, a fait un livre (RELATIONS LITTERAIRES). Une dizaine d'années, dans les années 80. Que d'excellent souvenirs.
    J'ai parfois fait grincer des dents, mais j'ai toujours senti du respect, et zéro censure !
    J'écoute le ton des jeunes collaborateurs et je suis enchanté.
    Ca mord !
    Bravo à l'équipe.
    on me rejoint à dubois.paris@wanadoo.fr
    Richard Dubois