La vie littéraire au Québec de 1919 à 1933 - Le loup dans la bergerie

En mettant en perspective certains faits connus et d'autres qui le sont moins, les grandes synthèses historiques peuvent permettre à chacun de remettre en question ses certitudes et de nuancer ses jugements.

C'est le cas de ce grand chantier sur «la vie littéraire au Québec» entrepris il y a plus de vingt ans par une équipe de chercheurs universitaires et dont le sixième tome, portant sur les années 1919 à 1933, vient de paraître aux Presses de l'Université Laval, sous la direction de Denis Saint-Jacques et Lucie Robert.

Conçue comme un outil de référence axé moins sur les oeuvres et les auteurs que sur l'ensemble des conditions d'émergence et de constitution d'un champ littéraire autonome, La Vie littéraire au Québec s'intéresse autant à la formation des écrivains qu'à leur regroupement en associations, à l'édition et à la réception critique de leurs oeuvres, et aux tendances qui les unissent ou les opposent.

Ainsi, pour la période de l'entre-deux-guerres, les auteurs notent plusieurs phénomènes qui influeront sur l'évolution de notre littérature:

- l'arrivée de la radio (CKAC à Montréal), qui commence dès 1928 à diffuser sketches et pièces de théâtre d'auteurs québécois et qui permettra à la chanson locale de prendre son envol, avec notamment La Bolduc;

- l'expansion d'un marché populaire avec, d'une part, l'apparition d'un éditeur prolifique de romans d'aventures avec les éditions Édouard Garand et, d'autre part, la faveur grandissante dans les théâtres du burlesque et du mélodrame, assurant le succès d'une pièce comme Aurore l'enfant martyre (1921);

- l'émergence de véritables éditeurs professionnels avec les Garand (1923), Albert Lévesque (1926), Louis Carrier (1927), Eugène Achard (1929) et Albert Pelletier (1933);

n la constitution de pôles régionaux d'écrivains autour d'Alfred DesRochers en Estrie et d'Albert Tessier en Mauricie;

- le développement des cercles d'études permettant de briser l'isolement des écrivains, de même que la multiplication des librairies (20 à Montréal et 9 à Québec en 1921);

- la diversification de la presse périodique, qui offre davantage de débouchés aux écrivains en herbe, notamment aux femmes.

Tous ces phénomènes contribueront progressivement à fissurer l'hégémonie qu'exerçait depuis le milieu des années 1910 l'idéologie nationaliste et régionaliste des Lionel Groulx et consorts, qui continueront tout de même, avec l'appui de l'Église, de dominer le champ littéraire durant toute cette période, mais non sans difficultés.

Car si les «exotiques» hostiles au régionalisme ont été pour la plupart forcés à l'exil après la disparition de leur revue et instrument de combat, le Nigog, en 1918, d'autres, comme le polémiste Victor Barbeau et le critique Louis Dantin, ont continué de défendre une littérature affranchie du carcan de l'idéologie du terroir. À partir de 1925, les jeunes nés au début du siècle, les Alfred DesRochers, Robert Choquette, Simone Routier ou Jovette-Alice Bernier, n'aspirent qu'à une chose: pouvoir écrire sans contraintes idéologiques.

Ironiquement, c'est l'éditeur du chanoine Groulx, Albert Lévesque, un marchand sagace qui lui avait racheté les éditions de la Bibliothèque de l'Action française en 1926, qui deviendra le loup dans la bergerie régionaliste, en créant dès 1929 une collection destinée à publier des poètes et romanciers en dehors du sérail nationaliste, afin d'élargir sa clientèle de lecteurs.

Comme le résument les auteurs La Vie littéraire au Québec, «Lévesque, éditeur de Groulx, assure la fortune de Dantin, l'opposant de Groulx». Le nationaliste Groulx a cru utiliser le marchand Albert Lévesque pour diffuser son idéologie — ce à quoi se prête docilement l'éditeur au début — mais Lévesque, constatant que la veine régionaliste se tarit, cherche à diversifier sa production en offrant au public les oeuvres d'écrivains individualistes chers à Louis Dantin. D'où sortiront des oeuvres novatrices pour l'époque, comme À l'ombre de l'Orford de DesRochers, La Chair décevante de Jovette-Alice Bernier ou Quand j'parl' tout seul de Jean Narrache (Émile Coderre) ou, chez d'au-tres éditeurs, Un Homme et son péché de Claude-Henri Grignon, L'Immortel adolescent de Simone Routier et Metropolitan Museum de Robert Choquette. Beau renversement de situation!

Tout en s'adressant d'abord à un public d'étudiants et de spécialistes en littérature, ce sixième tome de La Vie littéraire au Québec, d'une lecture agréable, intéressera quiconque veut aller au-delà des généralités et des idées reçues concernant l'évolution de notre littérature durant les années déterminantes de l'entre-deux-guerres.
4 commentaires
  • Dominique Garand - Abonné 12 mars 2011 13 h 39

    Exil?

    M. Bennet, votre article résume bien quelques thèses du livre. Un détail cependant : il est abusif de dire que les écrivains exotiques ont été «forcés à l'exil». Il se sont expatriés de leur propre chef.

  • France Marcotte - Abonnée 13 mars 2011 13 h 24

    Aston-Jonction

    Un jour j'ai découvert le village d'Aston-Jonction, perdu au milieu de nulle part au fin fond des terres et où ont transité migrants vers le sud et voyageurs. C'est la rencontre de deux voies ferrées, un lieu de passage de quelques centaines d'âmes. Mes amis m'ont montré le chemin qu'empruntait, à pied, Alfred DesRochers pour en revenir ou aller au prochain village, dans le chant des grillons et des poussières de la route.
    Ce lieu existe-t-il vraiment ou est-ce ce carrefour de notre littérature évoqué ici?

  • nmqiknlf - Inscrit 14 mars 2011 10 h 25

    Réponse à Dominique Garand

    M. (ou Mme) Garand, Vous avez raison de dire que les «exotiques», les Robert de Roquebrune et Marcel Dugas notamment, ont «choisi» de s'exiler, mais on peut aussi dire qu'ils y ont été un peu forcés par les circonstances, étant donné le peu de moyens et d'appuis dont ils disposaient pour faire valoir leur vision de la littérature d'ici. J'aimerais aussi en profiter pour apporter un correctif aux portraits d'Alfred DesRochers et d'Albert Lévesque qui accompagnent l'article. Ces portraits, parus dans L'Almanach de la la langue française en 1931, sont de J.-Arthur Lemay (et non Tremblay comme indiqué par erreur dans les légendes de la version papier). Comme me l'a souligné un autre lecteur, Jean-Guy Dagenais, cet Arthur Lemay (1899-1944), natif de Nicolet et ami de Rodolphe Duguay, était un illustrateur et caricaturiste très actif à l'époque, notamment à La Patrie.

    Paul Bennett

  • Marc Robitaille - Inscrit 14 mars 2011 18 h 18

    La modernité, enfin!

    Très intéressant ce compte-rendu. Enfin un ouvrage qui semble bien nous montrer que, durant les années 20, certains auteurs méconnus commençaient à ouvrir les fenêtres et autre chose que le régionalisme nationaliste à la Groulx était possible en ces temps où on a l'impression qu'il n'existait que des romans de la terre. En fait, c'est la modernité qui commence à faire son chemin, c'est du moins ce que votre article suggère à travers la figure de l'éditeur qui orchestre le passage entre la tradition et une certaine avant-garde que les lecteurs semblent même réclamer jusqu'à un certain point. M. Bennett, pouvez-vous en dire davantage sur ce projet de la Vie littéraire que je découvre à l'instant? Cordialement.