Alléluia!

Ce fou qui parle, du bleu du ciel mental et de l'enfer des nerfs, c'est Pierre, insurgé du corps et de l'âme qui tente de colmater par l'écriture les blessures insensées et les coups absurdes assénés dès l'enfance dans l'orphelinat, où pilules et perversités sexuelles étaient quotidiennes. Pour évacuer cette «vie maudite», Pierre rédige L'Âge de Pierre, un roman qu'il veut un feu de joie créatif, survolté, dionysiaque, dans lequel lui, l'agnostique, va jouer à être Dieu. «Allons sauver le monde! qu'en Dieu absolu, Pierre a proclamé.» Il fait de faux miracles et de faux sermons sur la montagne, réécrit les Évangiles à sa manière, c'est-à-dire de façon délirante, devient une star. Ses disciples s'écrasent devant son magnétisme nerveux et son intensité voltaïque. La flamme dévorante en lui, qui d'ailleurs le dévorera, les brûle tous. Dans ce théâtre éthylique impudique, voire obscène, où tout vibre et crache, la sexualité explose en images qui rappellent les hallucinations visuelles des tableaux de Bosch.

De transes en outrances, Pierre sombre dans ses névroses, perd pied avec la réalité, au propre comme au figuré: «[...]c'est d'un pauvre fou dont il est question ici, moi, et toutes les pauvres élucubrations de mon esprit tordu qui cherche sa "salvation" dans les miracles de ses mirages.» Pour lui, écrire, c'est pénétrer dans un espace dangereux, comme s'il entrait dans un tunnel qui n'a pas de sortie. C'est mettre sa vie en jeu, risquer sa peau à la manière d'un torero. C'est aussi corriger sa «vie maudite» même s'il ne corrige qu'une virgule par jour. Écrire est la seule chose qui le protège contre les maux de la vie, les idées noires, les subtiles souffrances, celles qui font le plus mal.

Le récit de Pierre en Jésus est bel et bien fini. De crépusculaire, sa vie bascule dans le solaire. Sous nos yeux, une scène inoubliable: les fiançailles muettes de Pierre et de Tan dans un taxi, se prenant, un instant, à divaguer ensemble, l'espace fragile de quelques minutes arrachées à la souffrance des heures pénibles que leur concède la réalité. «Malgré la vie, la mort, il y avait l'Amour, cela m'a frappé comme un train, de plein fouet, un paquebot parti de nulle part et pour la gloire, gargantuesque, et qui naufrage l'esquif dans lequel on divague, comme une révélation dans tout ce froid noir.»

Après Lomer Odyssée (XYZ, 2008) et Blanca en sainte (XYZ, 2009), Pierre Gariépy boucle sa trilogie délicieusement perverse et d'une sensibilité époustouflante. «Alleluia, I'm a bum, Alleluia, bum I am», dit Pierre avec son petit sourire narquois. Peut-on sauver le monde par l'écriture, l'alchimie du souffle et du cri, la charge affective des phrases? Pierre Gariépy a ce pouvoir chamanique.

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • vieux cafe - Inscrit 6 mars 2011 21 h 33

    Gaston Bachelard

    "Jamais il n'y a eu autant de philosophes et si peu de philosphie."
    On pourrait dire la meme chose de la critique literaire au Quebec d'aujourd'hui. A une epoque ou tout le monde se plaint de la main mise de quelques-uns sur de multiples outils de diffusion, le discour est partout le meme: tout est bon, tout le temps. On vous croirait tous a la solde d'un PKP qui controlerait toute l'edition (ce qui arrivera bien un jour).
    Dure a croire que rien de pourri ne se publie au Quebec. Etes-vous donc tous, les critiques, camelots d'une seule et meme fade, sans interet, et bien bonne laitue? Ou avez-vous peur que lorsque vous allez servir vos propres salades il ne s'en trouve pour l'assaisoner de trop de vinaigre?
    Un peu de nerfs voyons!