Philosophie - «Tel un dieu parmi les hommes...»

La collection de la Pléiade répare aujourd'hui une injustice: les écrits des philosophes stoïciens y figurent depuis 1962, dans une édition dirigée par Pierre-Maxime Schuhl, à côté des présocratiques, dans la belle édition de Jean-Paul Dumont et des dialogues de Platon dans la traduction de Léon Robin, mais ni Aristote ni Plotin n'y sont encore. On peut donc se réjouir d'y trouver maintenant les épicuriens.

À ceux qui seraient tentés de croire que les textes de cette école se réduisent à quelques lettres et maximes, cette édition apporte un superbe démenti: les responsables de la publication, Daniel Delattre et Jackie Pigeaud, n'ont ménagé aucun effort pour tout rassembler, retraduire, présenter, annoter, et tout semble frais comme au premier jour.

Le résultat impressionne, qu'on en juge: les écrits doxographiques côtoient les textes transmis directement, de sorte qu'on peut lire aussi bien le livre X des Vies et doctrines de Diogène Laërce, à qui on doit d'avoir les trois lettres (à Hérodote, à Pythoclès, à Ménécée), et les Maximes capitales que les Sentences vaticanes, un recueil découvert à l'époque moderne dans un manuscrit du Vatican.

La grande nouveauté de cette édition est l'assemblage des textes anciens, comme ce fragment de son traité De la nature sur la piété ou les fragments doxographiques de Métrodore ou Hermarque. Ce premier morceau, joliment intitulé par les éditeurs «Le jardin d'Épicure», est suivi par un important recueil de textes du moyen épicurisme, une tradition qui va du second au premier siècle avant Jésus-Christ. La pièce de résistance est ici le poème de Lucrèce La nature des choses (De natura rerum), dans une magnifique traduction de Jackie Pigeaud: hommage au maître aimé, mais surtout hymne lyrique au cosmos, ce texte retrouve ici son rythme somptueux et presque une jeunesse oubliée. Il est suivi par le corpus de Philodème, cher aux logiciens: on y trouve tout, des fragments sur la mort et les poèmes au traité sur la musique.

Tradition romaine


Est-ce vraiment tout? Non, les éditeurs ont étendu leur générosité à la tradition romaine, incluant une riche section sur le dernier épicurisme, celui que nous font connaître Plutarque, Galien, Sextus Empiricus. Chacun à sa manière, dans le pour et le contre, témoi-gne de la vitalité de l'école du Jardin.

Mais cela ne saurait être complet sans ce chef-d'oeuvre inusité que sont les fragments de Diogène d'Oenanda, présentés et traduits ici par Pierre-Marie Morel. Ce qu'on sait de ce disciple tardif ne nous permet pas vraiment de l'identifier, mais la vénération du maître dont il témoigne montre que, jusque tard dans l'Empire, la réputation d'Épicure demeurait sans tache. Chose stupéfiante, Diogène d'Oenanda fit graver sur un mur de près de quatre mètres de haut l'ensemble de ses lectures et de son interprétation. Hélas détruit dès l'Antiquité, ce mur ne saurait être reconstitué avec précision, mais environ le quart des inscriptions a pu être restauré par une équipe de l'École française d'Athènes! Un exploit sans précédent, encore inachevé puisqu'on ne cesse de retrouver des morceaux.

Les modernes ont lié le nom d'Épicure à la recherche de la jouissance, mais rien n'est moins épicurien que les délices qu'on imagine sous ce nom. Le maître avait certes présenté une doctrine des plaisirs, mais d'abord pour disqualifier ceux qui sont vains et inutiles et proposer ensuite une sagesse fondée sur un idéal de sérénité et de détachement. Sa physique met en question les fondements matériels de la liberté, qu'Épicure souhaitait protéger, et elle débouche sur une éthique d'une extraordinaire rigueur.

Au coeur de cet édifice complexe, on trouve une doctrine de l'amitié et de la communauté morale qui n'a pas d'équivalent dans la tradition philosophique: adopter le mode de vie philosophique, c'était non seulement se consacrer à la méditation sur les lois universelles de la nature, comme Lucrèce ne cesse de le rappeler, mais inscrire sa vie dans un réseau de soutien et d'amour (comment traduire autrement cet idéal de la philia?). C'est ce lien, de tous le plus précieux, qui rend possible pour le philosophe une communion avec la nature: «L'amitié danse autour du monde, nous ordonnant à tous, comme un héraut, de nous éveiller à ce qui constitue la béatitude» (Sentences vaticanes, 52).

Le matérialisme d'Épicure a fait le sujet de la thèse de doctorat de Marx, qui avait entrepris de le comparer à celui de Démocrite: qu'on soit le partisan de l'un ou de l'autre, l'important demeure dans la pensée épicurienne la priorité de la contemplation de l'univers matériel, seule source de la sérénité. Cicéron, qu'on retrouvera également ici, ne savait trop comment juger les dieux d'Épicure, ces êtres lointains, matériels et indifférents, mais il avait reconnu la force de cette théologie qui désamorçait la crainte et invitait d'abord à la piété. Tout cela, on le lira dans ce volume admirable, qui une fois encore nous fait saluer le travail des équipes de savants réunies par la collection.

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Collaborateur du Devoir


3 commentaires
  • Socrate - Inscrit 26 février 2011 03 h 34

    bonheur

    Le Bonheur est dans la Vertu selon Zénon.

  • Robert Bernier - Abonné 26 février 2011 09 h 31

    De la raison de connaître la nature des choses

    Et ce très beau passage, plusieurs fois répété, dans 'De la nature des choses' de Lucrèce:

    Il faut donc dissiper ténèbres et terreur
    de l'esprit, et cela, ni rayons du soleil,
    ni brillants traits du jour ne le font, ce qu'il faut,
    c'est bien voir la nature et en rendre raison.

    Dans un monde aux prises avec tant de crises, et où de trop nombreux succombent à la terreur et se réfugient dans la superstition comme dans l'intégrisme religieux, les épicuriens ont encore beaucoup à nous apprendre.

    Robert Bernier
    Boucherville

  • Stéphane Martineau - Abonné 26 février 2011 19 h 35

    De petits îlots de sagesse

    Il est bon de se rappeler que notre monde permet encore de trouver de petits îlots de sagesse où se réfugier de la fureur ....Merci à ceux qui nous les rendent accessibles.