Catalogue de la rétrospective au MNBAQ - Un Marc-Aurèle Fortin libéré de sa légende

Marc-Aurèle Fortin à l’œuvre, photographié par sa sœur Blanche en 1934.<br />
<br />
Photo: Source MNBAQ Marc-Aurèle Fortin à l’œuvre, photographié par sa sœur Blanche en 1934.

L'œuvre de Marc-Aurèle Fortin (1888-1970) aurait-elle été victime de la «légende» entourant le grand paysagiste, dépeint dès la fin des années 1950 comme un artiste «maudit» au destin tragique?

C'est en tout cas la conclusion à laquelle en arrivent les auteurs des essais du catalogue qui accompagne la rétrospective Fortin au Musée national des beaux-arts du Québec. La figure de l'«artiste maudit», solitaire, bourru, incompris et condamné à l'échec de son vivant, aurait ainsi pris le pas sur son oeuvre et en aurait occulté l'originalité et la modernité.

La commissaire de l'exposition, Michèle Grandbois, con-servatrice de l'art moderne au musée des Plaines, explique en entrevue au Devoir que les recherches effectuées en vue du catalogue auront permis de faire voler en éclats plusieurs des mythes et des idées reçues concernant le peintre, sans toutefois remettre en cause le drame personnel bien réel vécu par Marc-Aurèle Fortin durant les 20 dernières années de sa vie: sa séquestration par un profiteur sans scrupules, sa cécité, son amputation des deux jambes.

Plusieurs de ces «légendes» concernant Marc-Aurèle Fortin sont mises en pièces dans l'essai biographique très fouillé que lui consacre l'historien Richard Foisy. Ainsi en est-il de l'état de pauvreté dans lequel aurait vécu l'artiste: commis aux Postes durant une dizaine d'années avant de se dédier exclusivement à son art, Fortin hérite en 1933, à la mort de son père, ancien juge à la Cour supérieure du Québec, d'une somme de 50 000 $, dont il ne pourra toucher que l'usufruit mais qui le mettra à l'abri du besoin. Et au moment où il reçoit l'héritage de sa mère en 1953, on estime sa «fortune» à environ 100 000 $, ce qui ne manquera pas d'attiser la convoitise de son homme à tout faire puis fondé de pouvoir, Albert Archambault.

Le style bohème et l'allure dépenaillée de Fortin ne sont pas ceux d'un miséreux, mais d'un homme qui, ayant quitté tôt le toit familial, s'est depuis toujours imposé une vie frugale en accord avec ses besoins modestes, autant pour sa nourriture que pour ses vêtements ou même son matériel d'artiste.

Fortin solitaire ?

Autre mythe, selon Richard Foisy: celui d'un être fruste, renfrogné, sauvage et solitaire, mythe forgé en partie par le peintre lui-même et qui lui permettait d'éloigner les intrus. Foisy montre qu'au contraire Fortin était, bien qu'en grande partie autodidacte, un érudit qui fréquentait assidûment les bibliothèques publiques, capable d'exprimer clairement ses idées, amoureux de la musique de Gluck et de Brahms.

Voyageur infatigable, Fortin aimait partager ses idées avec des amis: pour preuve, sa fréquentation assidue de L'Arche, cet atelier où se réunissaient au début des années 1910 pein-tres, écrivains et comédiens de Montréal, puis ses excursions avec les peintres de la Montée Saint-Michel, enfin plus tard ses amitiés avec les Albert Rousseau, René Richard ou Alexander Bercovitch. Pas si solitaire, après tout!

Autre légende? Celle du peintre incompris boudé par la critique. Dans un texte sur la réception critique de l'oeuvre de Fortin, la directrice générale du MNBAQ, Esther Trépanier, montre au contraire que son oeuvre fut bien reçue par la critique dès ses premières expositions publiques à Montréal entre 1911 et 1923. On juge même généralement sa manière «très personnelle» déroutante, on loue aussi «la fraîcheur de sa vision» et son «originalité indéniable». Cet accueil favorable ira s'amplifiant dans les années 1920-1930. Fortin ne connaîtra sa traversée du désert qu'à partir des années 1940, avec l'arrivée d'Alfred Pellan, puis des automatistes. Ses déclarations tonitruantes contre la décadence moderniste lui aliéneront alors l'avant-garde. Il ne reviendra en vogue qu'avec la Révolution tranquille, grâce entre autres à... Pierre Bourgault.

Richard Foisy note d'ailleurs qu'en dépit de sa réputation d'incurable bohème, Fortin était «un artiste hautement conscient de sa valeur», qui poursuivit sa carrière avec une détermination sans faille.

D'autres essais, comme celui de Sarah Mainguy sur les peintres américains et anglais qui ont influencé Fortin, éclairent des aspects méconnus du merveilleux paysagiste que fut Marc-Aurèle Fortin. Le catalogue de la rétrospective Fortin passionnera tous les amoureux de son oeuvre.