Entrevue - Siri Hustvedt, la femme tremblée

Siri Hustvedt: «Je me suis appliquée à écrire mes souvenirs le plus précisément possible, en collant à la réalité.»<br />
Photo: Source Agence Opale Siri Hustvedt: «Je me suis appliquée à écrire mes souvenirs le plus précisément possible, en collant à la réalité.»

«La question a toujours été: Une femme tremble. Pourquoi?» La romancière et essayiste Siri Hustvedt, déjà fascinée par les mystères neurologiques, a fouillé, du jour où elle s'est trouvée prise d'inexplicables convulsions, cette question. En est née La femme qui tremble. Une histoire de mes nerfs (Actes Sud / Leméac), un livre dense et fascinant, à la fois mémoires, journal de maladie et histoire de l'hystérie depuis le XIXe siècle.

Elle n'a plus à être présentée comme la femme de Paul Auster: depuis Tout ce que j'aimais (Actes Sud) en 2005, Siri Hustvedt a trouvé ses lecteurs et la reconnaissance critique. Évoluait dans ce roman Violet Blom, une chercheuse traquant les manifestations actuelles de l'hystérie. La vie imite l'art, dirait Oscar Wilde: quand Siri Hustvedt, un an après la mort de son père, prononce un éloge commémoratif, elle se met à trembler. Comme électrocutée, le corps court-circuité de convulsions, alors qu'elle poursuit son discours, pensée claire et idées fixes. Serait-elle frappée d'hystérie?

Ce symptôme a plongé l'auteure dans l'écriture de La femme qui tremble, un essai intuitif, pensé et sensible sur le dualisme corps-esprit, cerveau-nerfs. Un livre qui donne plus de pistes que de réponses, sans laisser le lecteur sur sa faim, qui emprunte tant à l'autobiographie et à la thérapie narrative qu'aux études de cas neuropsychiatriques.

Les convulsions de Siri Hustvedt l'ont transformée en chair à écriture. «Il y a dans toute maladie quelque chose qui semble venu d'ailleurs, écrit-elle, l'impression d'une invasion et d'une perte de contrôle, évidente dans notre façon d'en parler. Nul ne dit: "Je suis cancéreux." [...] On a le cancer. Les maladies neurologiques et psychiatriques sont différentes, néanmoins, parce qu'elles affectent souvent la source même de l'idée qu'on se fait de soi. "C'est une épileptique" ne nous paraît pas étrange.» Le long chemin que Hustvedt prend pour se rendre à sa dernière phrase, «Je suis la femme qui tremble», devient limpide d'évidence.

Autofiction ou diagnostic ?

La femme qui tremble est une mise en récit de la maladie, une plongée dans les possibilités du symptôme. Une autofiction? «Non, répond Siri Hustvedt en entrevue téléphonique, parce qu'il n'y a pas de fiction.» Si elle connaît, études à l'appui, l'évanescence des souvenirs et la capacité de la mémoire à s'inventer elle-même, elle tient au terme «mémoire»: «Je me suis appliquée à écrire mes souvenirs le plus précisément possible, en collant à la réalité.»

Ce symptôme romancé, qu'elle livre à sa façon dans La femme qui tremble, est une part même de la psychanalyse. «En tant qu'homme de science, écrit Siri Hustvedt, Freud éprouvait un certain malaise à l'idée d'apparaître comme un auteur de fiction.» Elle cite Études sur l'hystérie, du père de la psychanalyse: «Je m'étonne moi-même de constater que mes observations de malades se lisent comme des romans et qu'elles ne portent pour ainsi dire pas ce cachet sérieux, propre aux écrits des savants. Je m'en console en me disant que cet état de choses est évidemment attribuable à la nature même du sujet traité et non à mon choix personnel. Le diagnostic par localisation, les réactions électriques importent peu lorsqu'il s'agit d'étudier l'hystérie, tandis qu'un exposé détaillé des processus psychiques, comme celui que l'on a coutume de trouver chez les romanciers, me permet, en n'employant qu'un petit nombre de formules psychologiques, d'acquérir quelques notions du déroulement d'une hystérie.»

Écrire, une maladie mentale ?

«Un nombre inhabituellement élevé de poètes ont souffert de troubles bipolaires, écrit Siri Hustvedt dans son troisième essai, avec leurs hauts et bas spectaculaires, et certains érudits ont professé que la poésie, plus que la prose littéraire ou le discours ordinaire, se nourrit des forces langagières du cerveau, ce qui peut contribuer à expliquer certains cas d'écriture automatique et d'inspirations subites, accompagnés de l'impression qu'une oeuvre n'est pas voulue mais dictée. Parmi les nombreux poètes et écrivains qui étaient sans doute affectés de ce que l'on qualifie aujourd'hui de trouble bipolaire, on compte Paul Celan, Anne Sexton, Robert Lowell, Theodore Roethke, John Berryman, James Schuyler et Virginia Woolf.»

Écrire serait une maladie mentale? Siri Hustvedt rit, détourne la question. Elle s'est déjà penchée sur la personnalité de l'écrivain dans Plaidoyer pour Éros en 2009. La femme qui tremble liste de son côté des déclics d'écriture qui sont ailleurs symptômes: l'hypergraphie; la voix qui dicte; le phénomène du double — qu'on trouve en littérature autant du côté des personnages que des écrivains; l'émotion qui consolide le souvenir et l'écriture qui la cristallise; le syndrome de la main étrangère — qu'Hustvedt transforme, pour parler d'écriture automatique, en «syndrome de la main écrivante étrangère».

«De nombreux poètes, dont Blake et Yeats mais aussi des figures plus contemporaines, tels James Merril et Theordore Roethke, ont eu l'impression que les vers leur étaient donnés par des esprits ou des morts ou, simplement, sous forme d'éclairs d'inspiration soudaine. Chez les écrivains, je dirais que la chose n'est pas extraordinaire mais assez commune. [...] Je n'écris plus; je suis écrite.»

Même le sentiment mystique de dissolution de l'être dans plus grand que soi serait provoqué, non par l'inspiration, mais par une épilepsie du lobe temporal. «Des personnalités religieuses et artistiques aussi diverses que saint Paul, Mahomet, Jeanne d'Arc, sainte Thérèse d'Avila, Fédor Dostoïevski, Gustave Flaubert, Soren Kierkegaard, Vincent Can Gigh, Guy de Maupassant, Marcel Proust, Lewis Carroll et lord Alfred Tennyson ont toutes fait l'objet, pendant ou après leur vie, d'un diagnostic d'épilepsie du lobe temporal.» Flaubert en serait aussi.

Journal de la création

La femme qui tremble résonne, par la forme et une part du fond, avec Journal de la création de Nancy Huston, chez le même éditeur. Au téléphone, Siri Hustvedt s'exclame: «Nancy m'a donné son livre après la publication de La femme qui tremble, je ne l'avais jamais lu!» Le livre de Huston, sorti en 2001, est un journal de grossesse où elle aborde la scission du corps et de l'esprit et étudie des couples d'artistes pour observer les différences des hommes et des femmes devant la création. Huston décrit également une maladie inexplicable et inexpliquée, dont elle a souffert, qui ressemble à celle de Hustvedt. Elle aussi est une femme qui tremble. «Je ne veux pas avoir l'air de suggérer que les hommes ne tremblent pas. Au contraire: la plupart d'entre eux tremblent — et heureusement —, mais ils le cachent mieux que les femmes. Devant ceux qui ne tremblent pas du tout, même si ce sont des génies, je ressens la même peur que devant des fanatiques religieux, patriotiques ou militaires: ces hommes aspirent à être des monuments avant même de mourir.

De leur vivant, ils font mal.

Ils n'aiment pas la vie, qui tremble, qui a besoin d'être restaurée par la saucisse, le haddock, la lumière et l'exercice», écrit-elle.

Les deux pensées se rejoignent, au point que la similarité est irritante jusqu'à ce que le livre de Hustvedt ne décolle fermement dans sa propre direction.

L'hystérie et la guerre


Chez les militaires, écrit Hustvedt, les obusites, fatigue du combattant, névroses de guerre et chocs post-traumatiques ont des symptômes semblables à ceux de l'hystérie. «Hystérie et guerre vont ensemble, écrit-elle. Le problème est un problème de vocabulaire, et de magie nominative. Si on lui donne un autre nom, la chose semble en être une autre. Les médecins militaires répugnaient à diagnostiquer chez leurs hommes une maladie qui avait toujours été associée aux femmes. Comment des combattants auraient-ils pu être hystériques?»

Des hommes qui ne peuvent trembler. Et des femmes qui ne peuvent se choquer. Y aurait-il une dissociation, un «trouble de conversion» qui transforme les femmes en «épave grelottante» parce que le corps ne peut, socialement, exprimer la colère? Hustvedt observe quelques secondes de silence. «Je crois qu'il y a là quelque chose. C'est vrai qu'il y a eu, avec le féminisme, des avancées formidables et très rapides. Quand on y pense, le droit de vote a été donné aux femmes aux États-Unis en 1920. Ma mère avait deux ans, c'est pratiquement hier. On peut avoir l'air de chercher des poux [to nag], d'être pointilleux après ces bonds fulgurants qu'on a faits comme société, mais il reste encore du chemin à faire dans les relations hommes-femmes. Tant que les femmes n'auront pas les mêmes libertés spirituelles et émotives que les hommes, il restera du chemin à faire.»


2 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 27 février 2011 09 h 37

    Qui est Vincent Can Gigh ?

    Ne s'agirait-il pas plutôt de Vincent Van Gogh ?
    «Theordore Roethke» ou «Theodore Roethke» ?

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 27 février 2011 09 h 49

    Et la traduction ?

    Dans «À retenir», on aurait dû écrire ceci: «Essai traduit de l'anglais (États-Unis) par Christine Le Boeuf».
    Doit-on écrire «Actes Sud/Leméac» ou «Actes Sud / Leméac», comme sur le livre ?