Mélanie Vincelette: au nord du monde

«Une polynie est un trou éternel dans la glace. Une source de vie et de nourriture inespérée dans l'hiver polaire. L'ouverture est entretenue par les vents et les courants, mais aussi les baleines, qui doivent remonter à la surface toutes les vingt minutes pour respirer. Elles empêchent la glace de se refermer.» Dans la mythologie inuite, c'est de ce trou dans la glace que la femme sortit les animaux qui peuplent le monde. Dans Polynie (Robert Laffont), Mélanie Vincelette pêche de ce trou un monde tout d'elle.

«Mon nom est Ambroise Nicolet et j'ai perdu mon frère Rosaire dans l'archipel polaire canadien.» Le deuxième roman de Mélanie Vincelette, Polynie, tout de nordicité, dit la neige et le froid. Plein février, alors que la fatigue de l'hiver gonfle, qui se compare s'y console: «Dans la langue inuite, écrit Vincelette, le mot perlerorneq signifie "le poids de la vie". Il désigne une dépression profonde engendrée par la noirceur de l'hiver. Les manifestations en sont diverses: par exemple, une femme peut se rouler nue dans la neige ou s'emparer d'un couteau et menacer son mari dans leur igloo sans raison. Les anthropologues qui avaient étudié la question disaient qu'il n'y avait pas un été assez long pour effacer les effets de l'hiver et le manque d'activités extérieures.»

Ajar au pôle Nord

Polynie joue, comme le précédent Crimes horticoles (Leméac / Seuil), au faux polar. «C'est un livre de langue, écrit sur le ton de l'histoire de pêche, où tout est un peu trop gros. Le polar, c'est parce que j'aime implanter du mystère», explique l'auteure chez elle, sur un fauteuil vintage très sixties. Le verbe écrit de Vincelette est concis, les phrases et les chapitres, courts. «J'aime le miniaturisme, il y a quelque chose de violent là-dedans, de punché, de plus vrai.» Au mur, sa bibliothèque surchargée. Y surgissent, comme les naseaux de baleine de la polynie, Les Curiosités esthétiques de Baudelaire, La Bar-mitsva de Samuel de David Fitoussi qu'elle a édité, un livre en anglais sur le Grand Nord. Vincelette a été folle de Marguerite Duras, jusqu'à suivre ses traces en Indochine, jusqu'à évacuer son adoration. Elle admire Salman Rushdie, qu'elle lit en anglais seulement, imbuvable en traduction. Aussi André Gide, pour Les Nourritures terrestres, Lorrie Moore pour son ironie. Depuis Crimes horticoles, une naïveté, une candeur demeurent dans le regard littéraire et le ton de Mélanie Vincelette, qui fait de Polynie une sorte d'«Émile Ajar au pôle Nord» ou de «Mille milles au pays des Innus». La répétition de certaines idées donne un côté scandé de comptines.

Topographie de faits

Les faits, anecdotiques ou absurdes, sont posés en courtepointe et composent une cartographie étrange du monde, un almanach intime. On apprend que «55 % des femmes en Amérique du Nord préféreraient obtenir un prix Nobel plutôt que de faire l'amour pendant un an avec leur homme célèbre favori». Que «les défenses de narval ont longtemps été présentées et vendues comme des cornes de licorne». Et que le «mot glace a été utilisé pour la première fois en Occident par Chrétien de Troyes afin de désigner un miroir». Vincelette: «J'essaie de travailler les images, de les juxtaposer en constellation. Ça m'intéresse plus que l'intériorité des personnages. Je n'aime pas donner trop de sentiments au lecteur. Le ton candide va avec l'émerveillement que j'ai devant le monde, avec cet optimisme. Je pense qu'il faut choisir le bonheur ou l'inverse. C'est un geste. Une hygiène de vie, presque.»

Ambroise Nicolet, le narrateur de Polynie, le croit aussi: «Le bonheur est un choix, un état qui se construit avec le temps. Parfois, le hasard demande qu'on s'y consacre avec plus d'ardeur, parce qu'il faut lutter avec rigueur contre des instincts qui portent vers la destruction. Il est plus facile de devenir toxicomane que de courir un marathon. Il est plus facile de se laisser aller à tous ses vices que de manger du tofu quatre fois par semaine. Il est plus facile de se donner mille excuses que de courir avec des raquettes dans la neige.» Pourtant, avec les meurtres en second plan, avec la candeur éraillée des personnages, l'intuition reste qu'un grincement se terre sous l'espérance affichée. «Sous la géographie, admet l'auteure et éditrice, j'essaie de faire en sorte que le désarroi de mes personnages soit caché, qu'il soit sous la beauté nordique. Ils tentent tous de cacher leur désarroi. On a tous des plaies cachées, des histoires sordides, personne ne nous connaît réellement. Je vois Polynie comme un livre faussement optimiste.»

Camp de chasse et poulamons

Revient dans ce quatrième livre la fascination des cartes géographiques, la gastronomie — «que j'aime poétiser; ici, j'ai voulu inventer une gastronomie de la toundra» —, l'ailleurs et la taxidermie. «J'ai été élevée dans un camp de chasse, se remémore Mélanie Vincelette, un milieu de gars. Mon père empaillait tout. Ma doudou était une peau de lièvre qu'il a fini par m'ôter parce qu'elle n'était pas salubre. Je haïssais ça, j'enviais l'urbanité, je cherchais des façons de m'en sortir. Je faisais de l'artisanat que je vendais sur le bord de la route, je distribuais des circulaires, j'ai pris des jobs avant d'avoir l'âge légal, j'ai fait des fanzines à l'école. J'ai toujours aimé les chiffres et les affaires.» Chiffres, fanzines, circulaires: on est déjà pas loin de l'édition, que Vincelette adopte à 26 ans en fondant Marchand de feuilles, «avec toute la naïveté que j'avais alors et que ça prenait pour faire ce travail d'arrache-pied, pas glamour. Le mot-clé, c'est "persévérance". Mon métier, c'est éditeur. L'écriture est un passe-temps, que j'adore, de week-end et de vacances. Mais je sais que j'écrirai toute ma vie.»

Elle qui porte comme éditrice la jeune littérature québécoise, pourquoi publie-t-elle à la maison française Robert Laffont? «Ce n'est pas tous les jours qu'on a la chance d'être publié en France. Je suis contente pour mes auteurs quand ils signent en France, même si je distribue là-bas, parce que l'étiquette d'un éditeur français facilite la distribution. Je vais toujours militer pour que la littérature québécoise puisse être lue ailleurs. Et comparativement, le Québec, présentement, c'est l'eldorado du livre, c'est foisonnant, et c'est une chance de faire partie du milieu maintenant.»

Elle part d'ailleurs dans quelques jours au Salon du livre de Paris, où elle sera présente comme auteure et où, comme éditrice, elle accompagnera, de son écurie, Michèle Plomer, qui va y recevoir le prix France-Québec pour Dragonville (Marchand de feuilles).

Le prochain livre? «Je pense à un village de pêche sous la glace. On a tous fait cette pêche, petit, on a tous été malades parce que le poulamon est dégueulasse, les touristes adorent voir les petites cabanes où certains vieux restent pendant deux mois...» Un autre monde replié, un autre microcosme d'où peut émerger toute une cosmogonie.
 
1 commentaire
  • Artur - Inscrit 1 mars 2011 10 h 50

    Ça sent bon le paradoxe!

    J'ai bien aimé l'article de Catherine Lalonde, et ce qu'elle écrit sur le livre de Mélanie Vincelette. Ça me donne envie de le lire. Après Du Bon usage des étoiles qui se passe aussi dans le grand nord, les jeunes écrivains québécois semblent curieusement avoir envie de retourner là où l'hiver est encore plus long, là où Thériault semble avoir planté un imaginaire qui continue de nous fasciner.