Entretien - Fatou Diome : écrire pour grandir

Fatou Diome: «Chaque écrivain fabrique son pays imaginaire. On voudrait réorienter la lumière!»<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Torsten Silz Fatou Diome: «Chaque écrivain fabrique son pays imaginaire. On voudrait réorienter la lumière!»

En 2003, Fatou Diome signait Le Ventre de l'Atlantique, un roman sur l'émigration africaine: vif succès. En 2005, elle recevait le prix littéraire allemand LiBeratur. Avec Celles qui attendent, elle fait un portrait poignant des mères de sans-papiers embarqués pour l'Europe. Rencontre avec la Franco-Sénégalaise à la librairie Olivieri, qui l'a invitée pour célébrer le Mois des Noirs.

Fatou Diome a perdu ses repères géographiques et culturels originels depuis longtemps. «J'ai quitté mon village natal de Niodor, près de Dakar, à treize ans, pour une ville où je me sentais perdue, sans emprise. Par la suite, j'ai changé souvent de lieux de vie, d'études, d'amis, de repères émotionnels aussi. À Paris, l'émotion est anxiogène: trop de machines empêchent de laisser passer les vibrations humaines. La bulle éclate: on quitte un environnement protégé, et là on est comme des fourmis, où personne ne connaît personne.» Un tel déracinement est universel.

Elle comprend alors que chacun prend acte de l'existence d'autrui avant d'avoir «le lien» qui permet de communiquer. «D'où l'importance des études. L'Européen naîtra de la traversée des langues et des cultures grâce aux études.» Elle explique clairement l'importance de la culture et comment écrire sert à grandir. «J'ai commencé à écrire toutes les nuits, comme si c'était la seule cohérence et stabilité parmi tout ce qui fuyait et disparaissait. Je me sentais seule, avec des questions sans réponse. En France, j'ai continué.» Ses personnages vivent. Dans Le Ventre de l'Atlantique, sur vingt-huit personnages, seuls quatre sont vrais; grâce aux autres, archétypiques, elle se repère dans la vie.

L'écriture pour apprendre à vivre

Qu'est-ce qu'écrire? «La littérature vient de l'impuissance. Si seulement je pouvais changer les choses! Mais je ne suis ni parmi ceux qui donnent les ordres ni parmi ceux qui les exécutent. En tant qu'auteur, mon texte fini est un désastre; je m'indigne, comme dit le grand diplomate Stéphane Hessel. Il y a tant d'injustice! La force d'un livre vient en réalité de ceux qui prennent fait et cause pour ce qu'ils ont lu.»

À 42 ans, elle transfère ses angoisses d'enfance. «L'âge adulte ne m'empêche pas d'être sensible, d'avoir peur pour demain.» Est-ce une insécurité africaine? «Je ne distingue plus ce qui me vient de l'Afrique, où j'ai vécu jusqu'à 24 ans, et de mes études en lettres et en philosophie du XVIIIe siècle, sur Sembene Ousmane... Le sentiment humain de certains écrivains m'accompagne: Mariama Bâ, puis Simone de Beauvoir, et les Senghor, Césaire, Alexis, Lallo, Baldwin, mais aussi Yourcenar, pour sa perfection littéraire, Ousmane et Steinbeck, pour leur regard social, résument la tragédie de la condition humaine.»

Elle raconte donc ses émotions en direct. «Chaque écrivain fabrique son pays imaginaire. On voudrait réorienter la lumière! Pourtant, c'est le regard de l'autre qui donne de l'importance à notre ressenti, ou l'invalide. Il fait de nous ce que nous sommes. Ainsi font les dialogues au théâtre. Tous les concepts utilisés en philosophie deviennent saisissables en littérature; l'action y a un impact sur autrui. Un tortionnaire nie la douleur d'autrui; mais la conscience transforme la subjectivité en interactivité: nous devons nous mettre en jeu pour penser.»

Dans sa famille, personne ne sait lire. À plus forte raison Diderot ou Hegel, dit-elle en s'esclaffant. Pourtant, dans Celles qui attendent (Flammarion), elle met en scène la réflexivité affective. Comment alors briser la chaîne de la souffrance, cette agressivité violente qui vous revient au visage? «En étant autonome, sans haine, pacifié en soi-même. Sortir de la culpabilité, de la victimisation, de la réminiscence, lâcher la prise de l'exutoire et porter la peine pour qu'elle nous écrase le moins possible, c'est la seule façon de se libérer. Devenue autonome à quinze ans, j'ai décidé que le monde ne pèserait plus sur moi.»

Pour sa génération, le monde est une vaste interrogation. «J'ai hérité de la liberté conquise par les pères de la négritude. Vivre la langue française comme une langue imposée, me sentir colonisée serait invalider Senghor et Césaire. Le contexte de domination dans lequel ils vivaient n'est pas le mien. Je suis née dans un pays indépendant, héritière de leurs combats qui sont un socle pour m'élancer.» Fièrement, elle revendique sa place dans la littérature internationale: «La créolité de Glissant est irréversible. En traversant les cultures, elles s'invitent en moi.»

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Collaboratrice du Devoir