Poésie - Quatre décennies pour les éditions du Noroît

Le poète-éditeur Paul Bélanger<br />
Photo: Photo Normand Poiré Le poète-éditeur Paul Bélanger

«Si je n'étais pas poète, je ne serais pas éditeur de poésie», dit avec le sourire Paul BélangerLes éditions du Noroît, qui font vent d'abord de la poésie, entament les célébrations de leur 40e anniversaire. Depuis Calcaires, premier recueil publié par l'alors débutant Alexis Lefrançois, bien des pages, des poètes et des poèmes ont voleté sous le Noroît.

«La poésie passe au-dessus des aléas du quotidien et des modes littéraires, elle s'impose sur une longue période. Ce n'est pas un feu de paille», explique René Bonenfant, fondateur en 1971, avec sa conjointe Célyne Fortin, des éditions du Noroît. «On savait que la poésie ne serait pas une opération rentable, alors on voulait se faire plaisir en l'alliant aux arts visuels et en accordant une importance à l'aspect tactile.» Premier tirage: Calcaires, orné de dessins de Miljenko Horvat, 500 exemplaires tirés, vendus... 2 $ chacun. René Bonenfant en rit encore: «On était audacieux comme souvent le sont les jeunes éditeurs, avec ce côté naïf et extraordinaire.» Seul livre pour la première année, le titre sera suivi, dans un catalogue pensé à la bonne franquette, de Jean Charlebois. Jacques Brault s'ajoute aussi bientôt. «Des auteurs qu'on avait en très grande amitié. Tout se faisait à la maison, beaucoup de rencontres étaient suivies d'un souper arrosé comme seuls les poètes savent le faire!» Bonenfant, maintenant aux éditions Les Heures bleues, se souvient avec émotion d'une inconnue nommée Marie Uguay venue porter son premier manuscrit, écrit et dessiné à la main, à la porte de la maison. «Une voix si affirmée et si profonde, si jeune, reste plus qu'un beau souvenir: c'est une pierre blanche.»

Nouveau départ

En 1991, le Noroît flotte à son gré, toujours sans structure officielle. René Bonenfant accepte un poste au Conseil des arts du Canada. Éthique oblige, il doit laisser la barre. «On a décidé de la refiler à des auteurs très proches, à qui on pouvait se fier.» Hélène Dorion a alors trente-trois ans et quelques livres derrière elle. Avec son compagnon de l'époque, Claude Prud'Homme, ferré en administration, et Paul Bélanger, qui vient alors de sortir son premier recueil, elle est une part de la bête à trois têtes qui prend les rênes. «J'avais travaillé à la rédaction d'Estuaire. Cette vie littéraire ne m'était pas étrangère, j'adorais ça», se rappelle Dorion.

Le triumvirat apprend sur le tas, assure les célébrations du 20e anniversaire, rattrape le retard organisationnel tout en tirant la vingtaine de titres annuels que le catalogue réclame. «Je me souviens du premier livre que j'ai publié, dit Hélène Dorion, un Robert Yergeau. C'était aussi important que lorsque j'ai reçu mon tout premier livre à moi. J'aimais les lancements, les fêtes, ce milieu qu'on construisait avec l'idée de sortir la poésie du livre, d'organiser des lectures, des spectacles, des enregistrements audio. Maintenant, mettre de la musique sur des lectures de poésie, c'est monnaie courante, mais pas à l'époque.»

Dorion part en 1999 pour d'autres vents, avec «l'impression d'avoir fait ce [qu'elle avait] à faire». Et la gestion triangulaire, pas trop ardue? La voix est émue: «Au contraire. C'était merveilleux. On était des frères et soeur, avec Paul [Bélanger].»

Le poète-éditeur

Il y est encore, il a tout appris du métier d'éditeur, il fêtera les quarante ans de création du Noroît. «Si je n'étais pas poète, je ne serais pas éditeur de poésie», dit avec le sourire Paul Bélanger, passionné et lucide devant l'abnégation que demande le métier. «C'est un privilège de me consacrer à ce dialogue avec la poésie, avec cette constance.» L'anniversaire, bien sûr, est un moment-bilan. «Je reste heureux de notre intuition de créer diverses collections. Celle des essais, qui m'a permis, avec Au fond du jardin et les essais miniatures de Jacques Brault, de réaliser un fantasme. La collection "Initiale", consacrée aux premiers livres. La collection "Lieu dit", de prose et de lieux. Et celle des traductions, qui nous permet de publier des auteurs canadiens-anglais ou yiddish, comme Jacob Isaac Segal, qui recoud les trois solitudes — francophone, anglophone et yiddish — propres à Montréal, et en lien avec le continent américain.» L'arrivée du Club des amis du Noroît il y a cinq ans, petit groupe de mécènes, a permis de financer certains extras poétiques. «De voir ces gens qui donnent sans dons de charité en retour, cette solidarité autour de la maison, c'est une belle tape dans le dos. Ça permet d'avoir des auteurs étrangers», dont le très beau et inclassable Alchimie de Brocante. L'art de Joseph Cornell, de Charles Simic, traduit sous une couverture bleu profond par Daniel Canty.

Le lectorat de poésie «se trouve encore au corps-à-corps, un lecteur à la fois, même si je suis convaincu que la poésie peut être entendue par tous. Nos lecteurs sont fidèles. Le sort d'un livre est parfois particulier, il y a des détours, des chemins souterrains que d'autres genres ne traversent pas pour trouver leur lecteur, une façon plus inattendue. C'est un travail de périphérie qui porte l'avenir.» Paul Bélanger explique ainsi l'importance de participer, entre autres, au Salon de la poésie de Paris, de rejoindre la communauté des amoureux du genre, partout dans la francophonie.

Célébrations

«Quand les libraires mettent nos livres à l'avant-plan, ils se vendent...», prône l'éditeur, poète et professeur. Moments fragiles de Jacques Brault demeure de loin le plus grand succès de la maison. «On a dû, à vue de nez, en vendre près de 10 000. Peut-être que j'exagère, mais sur vingt-huit ans, on en a sorti! Moi, je l'ai déjà réédité trois fois.» Bélanger se fait un devoir de promouvoir les textes de Michel Beaulieu et de Geneviève Amyot, des poètes «disparus quand les traces laissées n'étaient pas encore très profondes. J'ai un sentiment de devoir vis-à-vis de ces amis que je trouve toujours pertinents dans le paysage.»

Une tristesse de perdre des proches, mais aussi des textes, parfois. Comme lorsque les droits de Marie Uguay, alors que la poète avait choisi le Noroît comme maison, ont été cédés par son héritier aux éditions Boréal. «Peut-être qu'il pensait y faire plus d'argent. Je suis encore incapable de lire le Journal tellement cette histoire m'a attristé», confie Paul Bélanger.

Mais c'est essentiellement la joie, le plaisir partagé du texte, ce que Bélanger aime appeler «l'amitié autour du poème», que perpétue le Noroît. Et la fête, aussi, surtout pour l'année à venir. Jeudi prochain, à l'édifice Gaston-Miron, début des célébrations, avec un extrait de l'oratorio commandé à Éric Champagne sur quarante-quatre poèmes des auteurs de la maison.

«L'esprit que René et Célyne ont insufflé avec les arts visuels, on l'a accentué après avec la musique», précise Bélanger. L'entièreté de la pièce musicale sera jouée en avril. Sera dévoilée jeudi également une oeuvre du peintre Marc Séguin qui deviendra la nouvelle image du Noroît. Au fil de l'année, plusieurs lectures se feront, au Marché de la poésie de Montréal, au festival Metropolis bleu ou à la librairie Le Port de tête. La programmation sera mise à jour sur www.lenoroit.com.