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Raôul Duguay et son bébé, le «Kébèk»

Raôul Duguay lors de l'événement Le Moulin à paroles, à Québec, à l'été 2009<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Raôul Duguay lors de l'événement Le Moulin à paroles, à Québec, à l'été 2009

«Le Blanc!», lance le poète Raôul Duguay qui, en s'identifiant à un Inuit, fait de la fantaisie une raison de vivre. Il poursuit: «Merci pour ton électricité / qui éteint mes aurores boréales... Merci pour ta grande démocratie / fondée sur la hiérarchie / qui encense les plus grands / avec les cendres des plus petits.» Duguay chante, dans une graphie insolite, le «Kébèk», ce «pays lisible à l'endroit comme à l'envers», ce cosmos mythique.

À l'heure où quelques jeunes intellectuels tentent de refonder l'histoire du Québec dans une perspective européenne, classique, traditionnelle, voire passéiste, la pensée de Duguay, quintessence atypique des belles folies nord-américaines des années 60 et 70, détonne. Est-ce en réaction au conformisme actuel que le poète a décidé de publier, sous le titre Kébèk, miroirs et mémoires, ses écrits politiques (1965-2010)?

Chose certaine, le livre tombe à pic. Il rassemble surtout des vers et transmet le message très clair du «Kébékois universel» pour qui le projet de l'indépendance de son pays doit s'harmoniser avec l'inédit perpétuel, la diversité planétaire, la révolution écologique, l'étonnement sans fin. «Je n'ai de mémoire que du futur», proclame Duguay.

Né en 1939 en Abitibi, celui qu'une seule de ses chansons, La Bittt à Tibi, a réussi à rendre célèbre n'a jamais lésiné sur les costumes les plus extravagants, comme pour faire oublier qu'il fut un temps inscrit au doctorat en philosophie à l'Université de Montréal. Homme-chevreuil ou homme des cavernes en pantoufles, l'artiste multidisciplinaire, collaborateur occasionnel du musicien Karlheinz Stockhausen, a des accents aussi loufoques que poignants.

C'est là un secret poétique qui n'appartient qu'à lui. Faisant de la naïveté un art souverain, Duguay s'épanche sur la réalité politique avec une tendresse paternelle: «Tu es mon pays je suis ton peuple / Dans la prison de ton silence / comme un soleil dans un nuage noir / Kébèk ô mon beau bébé.»

La tendance à enfanter ceux qu'il aime définit la sensibilité du poète. Aimer consiste à transformer autrui par une imagination débordante et toute-puissante. «Nous sommes les enfants les uns des autres», précise Duguay. Que le Québec, ouvert au pluralisme, voire à l'inconnu, en vienne à engendrer le monde entier, grâce à une vision toute féconde de lui-même, c'est bien dans l'ordre des choses.

Duguay raconte que, quand elle était enceinte de lui, sa mère lui disait: «Raôul pour que tu deviennes mon poète / je mange chaque jour ma soupe à l'alphabet.» Déjà en germe dans le bouillon familial, sa poésie recrée un pays, plus axé sur les découvertes nouvelles que sur la commémoration des anciennes.

À la fleur de lys de la vieille France, au bleu et au blanc si exclusifs, Raôul Duguay préfère avec bonheur, sur le drapeau de son «Kébèk» sans frontières, le sapin et l'arc-en-ciel.

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Collaborateur du Devoir