Les zones de l'enfance de Jacques Folch-Ribas

Longtemps publié à Paris chez Robert-Laffont, Jacques Folch-Ribas a été finaliste au prix Goncourt pour deux romans: Une aurore boréale publié en 1974 et La Chair de Pierre (1989), préfacé ensuite par François Nourissier.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Longtemps publié à Paris chez Robert-Laffont, Jacques Folch-Ribas a été finaliste au prix Goncourt pour deux romans: Une aurore boréale publié en 1974 et La Chair de Pierre (1989), préfacé ensuite par François Nourissier.

Avec Paco, Jacques Folch-Ribas explore des zones de son enfance jamais révélées dans cette Espagne de grande noirceur, bientôt ravagée par la guerre civile. Sa tendresse pour son jeune héros, son semblable, son frère, révèle chez l'écrivain d'origine catalane des accents d'une douceur inédite, fracassée sur les scènes de violence qui embrasent son pays.

Un profil d'aigle, un oeil allumé et des existences multiples comme pelures d'oignon, architecte (il fut stagiaire chez Le Corbusier et pratiqua longtemps), romancier, longtemps critique d'art et de littérature, toujours enseignant en littérature au cégep de Saint-Laurent. Catalan d'origine, puis Français d'adoption, transplanté au Québec depuis 1956. Jacques Folch-Ribas est ce citoyen de nulle part et de partout, oeil témoin et plume aiguisée (13 romans à ce jour), qui vit parmi nous, quoique un peu ailleurs au milieu des méandres de sa mémoire.

«On parle beaucoup d'immigrés, constate-t-il. Ça me fait un peu rire. Il existe aussi des exilés qui ne peuvent ou n'ont pu longtemps retourner dans leur pays. Être un éternel exilé, c'est se sentir désabusé sur la terre des hommes.»

Il a 82 ans bien sonnés, des manières de gentilhomme — il écrit bien sûr ses romans à la main — et une vie collée aux soubresauts de la Grande Histoire.

En 1939, à l'âge de 11 ans, il a fui sa Barcelone natale avec sa famille, franchissant les Pyrénées, tournant le dos au franquisme avec la file hagarde des compagnons d'exode. Ces pans de souvenirs nourrissent Paco.

Place à son roman le plus intime. «Je n'avais jamais écrit sur un personnage fragile, dit-il. Plutôt sur des gens convaincus d'avoir raison.» Il s'est offert ce retour aux sources après qu'une amie lui eut suggéré de raconter sa vie. La plongée dans l'enfance et ce qu'elle soulevait de peur, de bruit et de fureur l'effrayait, sans l'arrêter pour autant. «Roman d'exil, de guerre, passage initiatique d'un âge à un autre, roman d'amour aussi.» Ainsi parle Jacques Folch-Ribas de son Paco. «J'aime les femmes. Et dans mon enfance, en ce pays clos et catholique qu'était l'Espagne, elles étaient un mythe. Mais l'interdit est très formateur. Il crée des rêveurs. Il crée des poètes. Les femmes m'apparaissent encore comme les personnes intéressantes dans ce monde où les hommes sont cons et méchants.»

Je est un autre. Son personnage du petit Paco (plus âgé que l'enfant qu'il fut) rêve des femmes et les sent inaccessibles, mais il découvre la passion dans les bras d'une enseignante, alors que la guerre civile éclate. Le jeune héros, c'est lui et un personnage fictif. Passant sans cesse du moi à lui. «Quand je dis "je", c'est mon histoire. Quand je dis "il", c'est du roman. Il y a un récitant. Déjà, dans mon roman Première nocturne, j'utilisais ce procédé de dédoublement. Aragon déclarait qu'il existait dans le roman un mentir vrai. Je le crois aussi.»

Jacques Folch-Ribas est né à Barcelone, mais le village qu'il décrit est celui de ses grands-parents. Ayant vraiment grandi à l'ombre d'un grand-père érudit et philosophe à ses heures, d'une mère pianiste, d'un père qui l'encourageait à penser par lui-même plutôt qu'à croire le baratin du premier venu, il s'estime chanceux d'avoir reçu pareille éducation d'ouverture.

À l'encontre de Paco qui gagnera seul la France à pied, le jeune Jacques passa la frontière avec les siens à ses côtés. Dans le roman, cette traversée des Pyrénées avec une cohorte d'exilés se révèle d'une force narrative immense. «Les émigrés espagnols ont été très bien accueillis par les Français», se souvient-il.

Paco est un garçon sensible tenaillé par la peur. La méchanceté et la sottise de la société l'effraient. «Mais peut-être n'ai-je pas tout à fait réussi à expliquer cette peur», craint l'auteur. Seuls les esprits méditatifs saisissent d'emblée le pourquoi de cette crainte du monde. De son côté, Folch-Ribas ne croit guère en une rédemption possible pour la race humaine. «Mon héros comprend que le monde est un chaos épouvantable.»

Protégé de Camus

Le chaos de sa propre existence fut pourtant traversé de grandes lumières. Dans le Paris d'après-guerre, Jacques Folch-Ribas a été un protégé de Camus, un abonné des cafés de Saint-Germain-des-Prés où Sartre et Beauvoir tentaient de refaire le monde aux côtés des Aragon, Prévert, Picasso et compagnie.

Folch-Ribas s'était présenté à 20 ans à la revue Combat dirigée par Camus pour y collaborer comme journaliste et rencontra le grand écrivain en personne, qui le fit travailler. La mère de l'auteur de L'Étranger, femme de ménage née aux Baléares, ne parlait que catalan.

«Quand Camus voulait entendre cette langue et sortir de son cercle, il m'appelait. C'est lui qui m'a présenté à toute la bande. Avec Sartre et Simone de Beauvoir — une femme fatigante, autoritaire — je me posais toujours des questions. Ont-ils raison de tout intellectualiser, de tout juger à l'aune de la politique? Il me semblait que non. Camus, de son côté, n'était pas dans le dogme et refusait l'étiquette d'existentialiste. Ni maître, ni bourreau, ni esclave. Il possédait une grandeur d'âme, une tendresse pour l'humanité que je n'ai retrouvées nulle part ailleurs. Ni Sartre ni Simone n'aimaient les hommes.»

Une histoire d'amour

Dans une autre vie, Jacques Folch-Ribas émigra au Québec où il habite toujours. «J'avais pensé d'abord m'installer en Amérique du Sud, mais je suis tombé amoureux d'une Québécoise, et la langue française m'attirait là-bas aussi. J'aimais cette bagarre pour la langue, les désirs d'indépendance. Ça devait me rappeler la Catalogne. Moi qui ne voulais pas me mêler de politique, j'ai été un des onze membres fondateurs du RIN.»

Il fait partie du comité de direction de la revue Liberté depuis 1961 et de celui de Vie des arts, avouant avoir apprécié davantage les oeuvres littéraires que les arts plastiques des grandes années de la Révolution tranquille. Il écrivit comme critique sur les uns et les autres. Tout en poursuivant une carrière parallèle.

«Je suis devenu architecte pour gagner ma vie et parce que je savais dessiner. Mais la littérature était ma passion.» Treize romans donc. Premier du lot, Le Démolisseur fut publié en 1970. Sa plume incisive et baladeuse lui a fait camper ses actions autant en France qu'en Espagne, au Québec qu'aux États-Unis, avec toujours cette concentration de la phrase nue, directe, sans fioritures, son obsession de la beauté, de la quête d'un absolu amoureux.

Longtemps publié à Paris chez Robert-Laffont, Jacques Folch-Ribas a été finaliste au prix Goncourt pour deux romans: Une aurore boréale publié en 1974 et La Chair de Pierre (1989), préfacé ensuite par François Nourissier. «Dans ce dernier cas, je faisais partie des deux finalistes avec Jean Vautrin, qui l'aura remporté pour Un grand pas vers le Bon Dieu, mais j'ai pu connaître les coulisses littéraires parisiennes...» Souvent primé chez nous, lauréat entre autres du Prix du Gouverneur général en 1989, ce Catalan québécois aura écrit sur l'art (Les Pélicans de Géorgie, Le Valet de plume), la passion (présente un peu partout, comme la nature), mais aussi sur le don-juanisme (Homme de plaisir), sur l'architecture, dans ce grand roman historique qu'est La Chair de Pierre sur la vie de Claude Baillif, premier architecte de la Nouvelle-France, ainsi que sur la vie et sur le désir qui embrase tout.

La voie autobiographique directe le rebute, mais dans Première nocturne (1991), un retour sur les années françaises, le tourbillon de l'effervescence créatrice et intellectuelle qu'il a côtoyé dans sa jeunesse renaissait déjà sous sa plume.

À travers ce Paco, il aura soulevé un vrai voile d'intimité. Pourquoi ne pas continuer dans cette veine? «Le sujet des années d'occupation allemande en France que j'ai connues entre 12 et 16 ans serait un thème possible. Nous vivions alors au bord de la Loire et pas dans un château... Les Espagnols qui avaient fui la guerre civile se sont beaucoup impliqués dans la Résistance en France. Mais c'est une période difficile que j'ai peur d'attaquer à l'écriture. D'ailleurs, les gens s'en foutent, de la littérature!»

Un ange passe.

Il songe à arrêter d'écrire, mais l'envie d'un nouveau roman devrait le démanger bientôt. La littérature, c'est une crampe aussi, un rêve à atteindre, un lecteur à séduire. Une lectrice, sans doute.

Il préférerait.