Entretiens avec Pierre Bourdieu - La sociologie, une discipline qui dérange

Pierre Bourdieu photographié en public en octobre 1998, quelques semaines après la parution de son ouvrage La Domination masculine<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Pierre Verdy Pierre Bourdieu photographié en public en octobre 1998, quelques semaines après la parution de son ouvrage La Domination masculine

En 1988, dans le cadre d'une émission radiophonique à France Culture, Roger Chartier s'entretient avec Pierre Bourdieu. Une conversation où se mêlent complicité et différences disciplinaires: le premier est historien et professeur à l'École des hautes études en scien-ces sociales, et le second, sociologue et professeur au Collège de France.

Aujourd'hui, huit ans après la mort de Bourdieu, les cinq entretiens paraissent intégralement dans un petit livre. Une excellente idée, et cela pour au moins deux raisons. Primo, on découvre un Pierre Bourdieu énergique, drôle, passionné, ironique avec lui-même et avec les autres. Secundo, on voit un Pierre Bourdieu qui, au coeur de la polémique que soulèvent ses ouvrages, de La Distinction à Homo academicus, répond aux critiques et clarifie quelques notions centrales (champ, d'habitus, etc.) en donnant quelques exemples concrets d'analyse sociologique: le peintre Manet et le commencement de l'art moderne, l'écrivain Flaubert comme «le plus sociologue des romanciers» ou le philosophe Heidegger et le nazisme.

«Le monde me comprend, mais je le comprends.» Pierre Bourdieu cite dans ses propres mots cette phrase de Pascal afin de liquider les oppositions «bêtes» qui opposent individu/société et subjectivisme. De même, à ceux qui lui reprochent le déterminisme de sa perspective sociologique, il rétorque: «Je dirais que nous naissons déterminés et que nous avons une petite chance de finir libres. Nous naissons dans l'impensé et nous avons une toute petite chance de devenir des sujets.» De belles formules!

Enfin, souvent identifié à une sociologie a-historique, Bourdieu se défend d'avoir négligé l'histoire, mais l'historie qui l'intéresse est une histoire faite, non pas de continuité, mais de discontinuité (avant/après la constitution du champ artistique au début du XXe siècle).

Sociologie et histoire

La sociologie se trouve cependant dans une situation plus difficile que l'histoire, car le sociologue vit au temps présent dans la société qu'il observe. Aussi Bourdieu reconnaît-il que «la sociologie n'est pas toujours facile à vivre». «Nous sommes toujours sur des terrains brûlants.» Ce qui manifestement ne l'ennuie pas, car il a de la science une conception qu'il qualifie énigmatiquement «d'assez militante, ce qui ne veut pas dire "engagée", du tout». La sociologie doit, selon lui, «répondre à des questions extrêmement importantes», ou tout au moins elle a le devoir de poser ces questions, et de le faire mieux que ne le feraient des journalistes ou des essayistes. Aussi ne faut-il pas s'étonner si la sociologie est, et c'est sa force, une discipline qui dérange.

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Collaborateur du Devoir


8 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 15 janvier 2011 13 h 31

    La sociologie dérange-t-elle, aussi peut-on dire que c'est "noble" d'être député?

    Petite citation intéressante de Pierre Bourdieu prise dans ce texte: «Je dirais que nous naissons déterminés et que nous avons une petite chance de finir libres. Nous naissons dans l'impensé et nous avons une toute petite chance de devenir des sujets.» De belles formules!»

    Ne pourrait-on pas dire le contraire aussi: Nous naissons libres et nous finissons par penser que nous sommes déterminés? D'où la fermeture de ces derniers quand les libres essaieraient par exemple de leur montrer d'autres paysages que ceux qu'ils connaissent déjà.

    Ce ne serait pas la sociologie qui dérange, tout dépendant de la façon dont on s'en sert. Un peu comme une ministre dirait que c'est "noble" d'être député. À supposer que tout le monde pourraient être député, ça ne veut pas dire que tout le monde serait nobles parce qu'ils font ce métier. Ce n'est pas le métier qui fait la personne, c'est plutôt le contraire. Bien que le métier peut aussi aider à rendre une personne meilleure.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 16 janvier 2011 06 h 46

    Le député déterminé

    La formule de Bourdieu est jolie mais ne veut strictement rien dire. Inversez-la comme ceci: Nous naissons libres mais nous devenons déterminés. Et alors?

    Quant aux députés, faites-moi rigoler! Un député est quelqu'un qui renonce à l'avance à ses principes et à ses valeurs pour le simple plaisir de se dire au pouvoir ou, s'il n'y est pas encore, pour servir aveuglément un chef ou un parti. parlez-moi d'une liberté...

    Pierre Desrosiers
    Val David

  • France Marcotte - Abonnée 16 janvier 2011 09 h 40

    Chers journalistes

    Et quel est exactement le déterminisme de sa perspective sociologique qu'on lui reproche? Tant pis...
    Plus intéressant il me semble est ce qui se dit ici à propos de la perspective du sociologue: "La sociologie se trouve...dans une situation plus difficile que l'histoire, car le sociologue vit au temps présent dans la société qu'il observe" dit Bourdieu. "La sociologie doit, répondre à des questions extrêmement importantes ou tout au moins elle a le devoir de poser ces questions, et de le faire mieux que ne le feraient des journalistes ou des essayistes".
    Pauvres journalistes! Que leur reste-t-il? On sent pourtant intuitivement leur nécessité, il le démontrent chaque jour. Leur faudrait aller chercher, de gré ou de force, plus de liberté peut-être. Tellement de choses restent non dites!

  • Jean-Pierre Bouchard - Inscrit 16 janvier 2011 20 h 02

    L'humanité piégée 1

    L'homme est sorti du mythe, davantage encore il est sorti de la tribu qui fait de la propriété collective le centre de la vie, d'un monde humain tribal ou l'idée d'une appartenance à son moi n'existe pas. L'être humain n'est plus du mythe premier et fondateur, ne confond plus son moi avec celui des autres, cet être tribal qui appartenait à la forêt profonde laurentienne ou tropicale s'en est détaché devenu l'individu pour en réduire considérablement l'espace afin de cultiver des terres et plus tard construire des villes. L'individu à fait disparaître l'homme tribal en inventant la propriété privée, la ville, la science et le progrès technologique tout en faisant de l'existence des Dieux, une question intraduisible.

    -L’homme neuf- aurait inventé la liberté pour se rendre compte rapidement que la liberté nouvelle continue d'entretenir des groupes d'intérêts puissants qui relativisent la dite liberté d'individus citoyens en principes bienheureux de vivre dans des démocraties. Le nouvel homme libre s'aperçoit autrement que les individus dans les différentes sociétés et dans les familles à la naissance ne bénéficient pas des mêmes conditions de développement, d'épanouissement fondamental pour la construction de la personnalité.

  • Jean-Pierre Bouchard - Inscrit 16 janvier 2011 20 h 07

    L'humanité piégée 2

    Tout comme l'individu courant du monde dit libre fait le constat que les individus laissés à eux mêmes ne sont pas égaux devant la capacité d'encaissement des traumatismes vécus et de pressions sociales toujours existantes parce que la société libre sur papier est contredite par celle du terrain qui ne peut fonctionner sans lois et sans normes. L'humain, confus, perdu, cherche Dieu de nouveau dans un monde vide, sans sens qui contraint toujours. Aujourd'hui, la civilisation moderne se nourrit de son propre désarroi qui fait la fortune des Freud et des Bourdieu en ne sachant plus comment se réinventer sans retourner au modèle tribal rejeté en Occident celui qui en Orient est compatible avec l'islamisme.