Phillippe Claudel - L'enfer de l'homme moderne

L’Enquête de Philippe Claudel traduit également une humanité qui perd son intimité, notamment par l’entremise des réseaux sociaux fondés sur Internet.<br />
Photo: David Balicki Stock L’Enquête de Philippe Claudel traduit également une humanité qui perd son intimité, notamment par l’entremise des réseaux sociaux fondés sur Internet.

On entre dans son univers sur la pointe des pieds, pour s'y retrouver rapidement happé dans une machine aveugle, brutale, hors de contrôle, dont on ne sait trop si on en sortira vivant.

Dans son dernier roman, L'Enquête, paru chez Stock, l'écrivain français Philippe Claudel a résolument quitté le réalisme relatif de sa dernière trilogie, conclue par le très remarqué Rapport de Brodeck, pour entrer de plain-pied dans le monde inquiétant du fantastique. Inquiétant, le mot est d'ailleurs faible. Car c'est bien un cauchemar que vit cet enquêteur, mandaté pour faire la lumière sur une vague de suicides survenue dans une entreprise, et dont on sent bien, au fur et à mesure que l'action se déroule, qu'il n'est lui-même pas tout à fait à l'abri de cette vague.

En s'éloignant du réalisme, Philippe Claudel se rapproche plus précisément d'un questionnement intime et tragique, c'est-à-dire la place de l'homme dans un univers qui accorde toute l'importance au travail et au profit, un univers déshumanisé en somme. En découle un livre étrange, à la fois kafkaïen et camusien, mais on ne peut plus près des interrogations qui secouent la société d'aujourd'hui.

«J'ai transcrit la perception du monde qui est la mienne aujourd'hui, le monde avec ses incohérences, ses insuffisances, son système économique qui se dérègle», dit l'écrivain, joint par téléphone. Pour écrire ce cauchemar, ajoute-t-il, «il n'est pas très difficile de se servir de cet entourage, des sensations qu'il me procure», dit-il, précisant que les situations dans lesquelles se retrouve l'Enquêteur l'ont aussi fait bien rire, à l'occasion, tellement elles étaient grotesques.

Ce monde déshumanisé, Claudel le décrit notamment en désignant constamment les personnages par leur fonction: on rencontre ainsi l'Enquêteur, le Policier, le Garde, le Psychologue, et même le Fondateur. En fait, c'est un monde où les personnages ont même oublié leur propre nom.

«Le grand drame est que le travail a pris trop d'importance dans notre identité, poursuit-il en entrevue. On s'identifie à ce travail qu'on effectue de huit à dix heures par jour. [...] On réduit la personnalité à cela. Au point que, lorsqu'on n'a pas de travail, on en a presque honte.»

Or, chose angoissante entre toutes, même celui qu'on identifie comme le Fondateur de l'Entreprise, qui pourrait tout aussi bien être Dieu, ne sait plus où va sa création.

«Qu'est-ce que vous imaginez? dit le Fondateur à l'Enquêteur. Que j'en sais plus que vous? Parfois, on bricole, on essaie d'inventer et tout vous pète entre les doigts. Vous voulez arrêter l'hémorragie, mais plus moyen! Que faire alors? Se morfondre? Non, moi, j'ai simplement décidé de tourner le dos. La lâcheté n'est pas le défaut qu'on croit. Le courage fait souvent plus de dégâts. Qu'ils se débrouillent!»

En entrevue, Claudel rappelle que durant des millénaires les humains ont entretenu cette solution un peu facile d'un dieu fondateur. «En l'espace d'un siècle, dit-il, on a complètement ruiné cette explication du soutien divin, on a abandonné l'idée de dieu.»

Aussi, dans L'Enquête, présente-t-il ce dieu nu, au milieu d'une décharge à ciel ouvert.

Au-delà de ce questionnement philosophique, L'Enquête traduit également une humanité qui perd son intimité, notamment par l'entremise des réseaux sociaux fondés sur Internet.

«Lorsque nous créons des pages sur Facebook, par exemple, on procède à une sorte de déballage de son intimité, dit-il. C'est une radiographie ou un scanneur complet, une sorte d'autopsie du vivant. Notre véritable nature, qui est faite d'intime et de public, se dissout là-dedans.»

L'Enquêteur, quant à lui, est-il totalement innocent dans ce monde qui le dissèque peu à peu avant de l'isoler complètement?

«Globalement, il a l'air innocent, mais il a une grande faute. Il est coupable de ne pas se révolter. C'est quelqu'un qui suit le mouvement de goule, qui se laisse entraîner et qui ne se rebelle à aucun moment», dit-il. C'est l'incarnation même du personnage pour qui l'idée de bien faire son travail prime la réflexion sur le travail, dit-il. Pourtant, c'est ce travail lui-même qui le mène à sa perte.

En exergue du livre, Philippe Claudel a inscrit cette dédicace: «Aux prochains, afin qu'ils ne soient pas les suivants.»

«La littérature peut avoir plusieurs fonctions, remarque-t-il. Elle peut nous faire réfléchir, elle peut créer des électrochocs. Elle peut dire: vous êtes en train de dormir, faites attention.»

En fait, L'Enquête est par-dessus tout un livre superbement mené, sobre et brillant, qui nous accompagne dans les zones intimes de l'être en même temps que dans les hautes sphères de la réflexion. Un roman tout de même sombre, comme beaucoup de livres de Philippe Claudel, dont on sort comme d'un voyage aux fonds des abîmes ou d'un cauchemar, ravi de prendre une bouffée d'air et de pouvoir rêver, encore un peu.


1 commentaire
  • Pierre Lussier - Abonné 22 mars 2011 10 h 14

    L'Enquête de Philippe Claudel

    Après la lecture de l'Enquête de Philippe Claudel, j'ai parcouru diverses critiques sur ce dernier roman de l'auteur. L'enthousiasme suscité par ce livre, que je n'ai pas aimé, me déconcerte. Il m'a par ailleurs semblé que beaucoup de critiques et de commentateurs n'ont pas vraiment osé dire qu'ils n'avaient pas tant aimé que ça, trop pris par le prestige (mérité) de l'auteur et sa toujours si belle plume.

    Il est vrai que je n'ai jamais beaucoup adhéré à cette littérature philosophico-morale (et moraliste), genre Kafka, Orwell et cie, y inclus le trop célébré McCarthy et son The Road. Il y a cinquante ans, c'était nouveau ces descriptions d'univers oppressants où l'homme est une machine. Aujourd'hui, cela me semble primaire, réducteur et très ado.

    Dans l'Enquête, Claudel dit quelque chose d'intéressant à propos de notre pensée qui serait comme une passoire qui ne peut tout saisir, que l'homme devrait cesser de s'illusionner sur sa compréhension du monde. Or, Claudel tombe lui-même dans le piège car son Enquête est justement une réduction simpliste de notre monde, cliché de surcroît, alors que la vie, les hommes, notre monde, sont, et c'est la beauté, infiniment complexes.

    Bref, l'enthousiasme général pour l'Enquête m'attriste. Car il illustre encore une fois, si besoin est, le pouvoir d'attraction des « théories », des « analyses réductrices », des « systèmes », sur beaucoup d'intellectuels ou prétendus tels.

    Pierre Lussier
    Montréal
    22 mars 2011