Politique - Belles ivresses de gauche déçues

Comment, après la ruine du marxisme, tournant symbolisé par la chute du mur de Berlin en 1989, formuler une réflexion neuve pour rendre le socialisme réalisable? Un universitaire parisien, Razmig Keucheyan, donne une réponse: «La théologie offre bien des ressources pour penser ce problème — croire en l'inexistant est sa spécialité...» Le philosophe néocommuniste Alain Badiou n'a-t-il pas publié en 1998 un livre sur saint Paul?

Dans Hémisphère gauche, Keucheyan, sociologue né en 1975, rappelle que Badiou voit en l'apôtre, qui étendit le christianisme au monde non juif, le père de l'universalisme. Il mentionne d'autres faits qui singularisent les penseurs postmarxistes. Toni Negri se réfère à Job et à saint François d'Assise, Giorgio Agamben commente une épître de saint Paul, sans oublier Slavoj Zizek qui, dans un livre, pose la grave question: «Pourquoi l'héritage chrétien vaut-il d'être défendu?»

Keucheyan ne présente pas pour rien son riche ouvrage comme «une cartographie des nouvelles pensées critiques». Le relief y est très accidenté, l'espace est immense, les contrastes y abondent.

Si Toni Negri, Paolo Virno, Álvaro García Linera remplacent, chacun à sa manière, le concept périmé de classe ouvrière par la notion controversée de «Multitude», qui désigne ces masses citoyennes, inventives, issues, autour de la planète, du «capitalisme cognitif», la postféministe Judith Butler, Jeanne d'Arc de la théorie queer, proclame «la fin des identités sexuelles» et suggère la drag-queen, figure probable du prolétaire postmoderne, comme l'emblème des subversions futures! Mais Leo Panitch, quant à lui, brille par son réalisme...

Au concept d'«Empire», pouvoir universel supranational que, dans l'esprit de Toni Negri et de Michael Hardt, la Multitude complète et modère, Panitch oppose une notion plus ancienne et plus terre à terre: l'impérialisme américain. Né à Winnipeg, cet universitaire, qui oeuvre dans le monde anglo-saxon, estime que la prépondérance des États-Unis n'a jamais été si réelle. Selon lui, loin de voir sa puissance limitée par les instances internationales, Washington les utilise à ses fins.

Peut-on douter d'une telle interprétation, si proche des analyses de Noam Chomsky? En exposant les idées de Panitch, Keucheyan a raison d'accorder à celui-ci l'importance qu'il mérite. Puis, il est assez clairvoyant pour saisir l'originalité du sous-commandant Marcos, maître à penser des zapatistes, qui a su, de la façon la plus simple, rappeler à tous les progressistes de la Terre ce que le marxisme avait négligé: la solidarité avec les vrais exclus et le refus du culte du pouvoir.

En lutte contre la ségrégation des indigènes dans la société mexicaine, Marcos nous invite à penser qu'il existe une chose moins sujette à l'enflure idéologique que le vieux concept de prolétariat ou que la récente notion de Multitude: l'enfer criant du paria.

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Collaborateur du Devoir
2 commentaires
  • Emmanuel Beauregard - Inscrit 10 janvier 2011 18 h 09

    Ruine du marxisme? Vive mille marxismes!

    Y'a t'il vraiment eu "ruine du marxisme"? Ou plutôt l'effondrement de plusieurs régimes "socialistes réellement inexistants" (URSS, Chine "communiste", RDA, etc... Fin de ces régimes bureaucratiques pour un remplacement par des régimes inféodés au Capitalisme Mondial Intégré, tout aussi bureaucratiques et destructeurs que les "socialismes" productivistes, ou capitalismes d'État du XXe siècle... Y'a t'il encore lieu de s'inspirer des écrits et théories de Marx? Nombreux sont les penseurs critiques recensés par Razmig Keucheyan dans son livre "Hémisphère gauche" qui semblent penser que oui... Il y a sûrement plus de mille marxismes... et combien d'anarchistes de gauche?

  • celljack - Inscrit 12 janvier 2011 10 h 18

    Paradigme politique - la solution est ailleurs.

    Toujours aussi lourd ces discussions politiques ultraintellectuelles avec 36 références d'auteurs de philosophie politico-socio-géographico-masturbo-historique comportant chacune 36 références d'autres auteurs... parfois j'ai l'impression que seuls les érudits du domaine se complaisent à s'entre-débattre comme si une conclusion tangible était sur le point d'être atteinte... tout ceci derrière le masque d'une complexité intellectuelle artificielle bâtie pour justifier du temps perdu?

    Au fait, quelqu'un a déjà songé que la politique est un peu comme la géographie? Des millions de gens, dont beaucoup des plus grands savants de l'histoire, ont vécu toute leur vie croyant dur comme fer que la terre était plate et ont tenté par toute sorte de moyens complexes d'en expliquer la raison! Au départ on croyait qu'il y avait une extrémité gauche et une extrémité droite, puis finalement on a découvert que les deux extrémités se rejoignaient au même point... une dictature sociale communiste ou un impérialisme de marché capitaliste...

    Cessez de gaspiller votre salive (ou vos claviers!!). Essentiellement, tous les régimes s'effondrent à cause des jeux de pouvoir, de la corruption et des magouilles. Peu importe la politique, que ce soit à gauche ou à droite, seule l'honnêteté pourra faire en sorte que la société fonctionne correctement. Pour atteindre l'honnêteté, il faut avoir la transparence de l'état, ce que nous n'avons pas, peu importe la gauche ou la droite.

    À l'avènement de la tv, un des premiers programmes télédiffusé a été l'assemblée nationale. Aujourd'hui, je propose que le PM soit suivi audio-vidéo en direct au bureau, au resto, au golf, avec les lobbyistes... et diffusé gratuitement par internet à toute la population. Sans enrayer toutes les possibilités de magouille, cette surveillance en découragerait au moins une bonne partie.