Chiennes d'écrivaines enragées

Catherine Mavrikakis<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Catherine Mavrikakis

Voir rouge. Exploser. Mettre le poing sur la table. Sacrer. S'arracher les cheveux, jeter des insultes: les colères sont encore des déflagrations mal vues. «Comme si d'être en colère signifiait que les propos tenus étaient insensés», dit l'auteure Martine Delvaux. Comme si on ne pouvait envisager être à la fois dans la pensée et la passion. Alors qu'Hermione, personnage de grande colérique par excellence, sort de l'Andromaque de Racine dans quelques jours pour faire résonner encore sa fureur à l'Espace Go, la colère, et encore plus celle des femmes, demeure bannie de la pensée. Regard sur quelques chiennes qui, de leur plume, dans le livre ou le théâtre, refusent de ne pas hurler.

Les femmes en deuil, dans l'enceinte de la cité grecque, étaient interdites. Trop dangereuses: leurs plaintes, leurs hurlements appelaient la colère, attiraient les Érynies, terribles chiennes vengeresses. Des siècles plus tard, les femmes en colère font encore mieux de se taire.

Elles travaillent toutes deux, de concert et chacune pour soi, sur la colère des femmes en littérature. Des harpies? Non. Deux professeures et auteures, menues derrière les lunettes, sans rien au corps, sinon la vivacité de l'intelligence, qui n'appelle l'explosion. Catherine Mavrikakis, de l'Université de Montréal, est une habituée, depuis Deuils cannibales et mélancoliques et Le Ciel de Bay City (Héliotrope), du récit empoisonné. Martine Delvaux, de l'UQAM, fait avec Rose amer (Héliotrope) dans le faux sucré, vraiment acide. Mais toutes deux en appellent à «une écriture de la colère», à plus de femmes vociférantes.

Bien sûr, il y eut les grands éclats des années 1960 et 1970. Les nouvelles écrivaines de la colère écrivent de façon très différente. Les Louky Bersianik (L'Euguélionne, Stanké éditeur), Denise Boucher (Les fées ont soif, Typo), Monique Bosco (New Medea, L'Actuelle) levaient à l'époque une furie, oui, mais une furie collective et communautaire, rappelait Catherine Mavrikakis il y a quelques semaines, lors d'une conférence donnée à l'observatoire de littérature contemporaine Salon double. Comme si la colère des femmes devait passer par la lutte pour de grandes causes — contre le racisme, le sexisme ou pour les opprimés — pour se retrouver justifiée. Et déjà un peu domptée. Déjà dénaturée.

Gueuler et s'arracher les cheveux


«Il y a, poursuit Catherine Mavrikakis, dans la pensée actuelle, le besoin de recourir à des figures archaïques de femmes: des chiennes vengeresses, des Gorgones, des Phèdre, des Clytemnestre, des Médée, des héroïnes qui se réclament de l'animalité.» Il y a un besoin pour les auteurs d'assumer la grimace, la rougeur et la laideur, de ce «chant de la colère, toujours théâtralité et excès», poursuit-elle. Un besoin aussi de triturer le langage jusqu'à ce qu'il devienne bégaiement, jappement: «L'indicible et l'interdit ne demandent pas seulement à venir au langage, à être dits clairement, ils exigent d'être hurlés, aboyés», affirme la conférencière. Et ce langage, si social et si formel, est déjà une façon de domestiquer les élans.

Quelles auteures, maintenant, rugissent? La Française Christine Angot, dans L'Inceste (Stock), «le corps qui parle par la syntaxe, la voix, le souffle, le rythme», selon Martine Delvaux. Elfriede Jelinek (Actes Sud), Autrichienne et Prix Nobel de littérature, qui a pondu La Pianiste et Les Amantes, parfois illisibles de dureté. Elle dit en entretien que «l'écriture a évidemment quelque chose de violent, d'agressif. Elle naît de la transformation d'une frustration en agression. Je me suis toujours demandé pourquoi le sang ne giclait pas davantage dans les textes de femmes.» Chloé Delaume, de la France aussi, qui, dans Le Cri du sablier (Gallimard), déploie une phrase plus contrôlée et exploite le pouvoir d'agression féminin. Et Alice Massat (Denoël), Lorette Nobécourt (Grasset). Et toute la génération, Virginie Despentes en tête, qui joue de post-pornographie et fait «entendre la voix colérique en l'associant à du ludique et du plaisir, dit Martine Delvaux. Elles font tout à la fois: crier et jouir, crier de colère comme de jouissance.»

Et ici? Catherine Mavrikakis, bien sûr. Hélène Monette (Boréal) aussi. Les jeunes Mélikah Abdelmoumen (Marchand de feuilles) et Émilie Andrewes (XYZ). «Peut-être que les dramaturges et les poètes sont plus aptes à manifester la colère», suggère Martine Delvaux. Vrai qu'en poésie Josée Yvon, dans les années 1970, a ouvert les vannes avec La Chienne de l'Hôtel Tropicana et autres Filles-commandos bandées (Herbes Rouges). Michèle Lalonde a suivi, de toute la fulgurance de son Speak White. Maintenant, les poètes Kim Doré, publiée chez Poètes de Brousse, Élise Turcotte (Le Noroît), feues Geneviève Desrosiers (L'Oie de Cravan) et Geneviève Amyot (Le Noroît) ont la plume enragée. Trempée dans une colère, rappelle Catherine Mavrikakis, qui peut se tourner contre son auteure. Elle cite à nouveau Elfriede Jelinek: «Ma seule protection, la langue, se retourne toujours contre moi. Elle me tire comme un chien en laisse, la langue, souvent elle me saute à la gorge, elle est en train de me dévorer.»

La haine de soi

On ne peut alors que penser à Nelly Arcan. «Quand je parle d'elle, je ne peux le faire qu'en faisant entendre ma propre colère, confie Martine Delvaux, celle qu'elle suscitait chez moi par son oeuvre et son personnage, et celle qu'a suscitée sa disparition.»

Catherine Mavrikakis: «Les écrivaines actuelles du bruit, celles qui participent à la cacophonie, au rugissement, à l'aboiement de la langue, sont dans un rapport colérique, en volonté d'agression, de faire de la littérature un espace dangereux, un espace violent. Une littérature qui peut aussi être un danger pour elle-même, jamais très loin de l'autosacrifice.» Des exemples dynamités? L'Américaine Kathy Acker, qui, dans Hannibal Lecter, My Father (Semiotext), utilise des textes de meurtrières, revendique le plagiat et se réclame d'un terrorisme littéraire. Ou la Chilienne Diamela Eltit, qui, pour dénoncer les tortures de Pinochet, a fait une lecture publique de son Lumperica (Grupo Editorial Planeta) en se mutilant et se lacérant.

Et pour Mavrikakis en tant qu'écrivaine et chercheure? «La colère chez moi est une éthique, une politique, un facteur de changement.» Elle aspire, comme d'autres, à la colère comme réponse immédiate, spontanée, à la dépense folle devant les situations intolérables. Un appel à la sainte colère, quoi.
6 commentaires
  • Gilles Larouche - Inscrit 9 janvier 2011 16 h 43

    Des aboiements

    Je comprends de cet article que les chiennes utilisent très peu de verbes quand elles aboient. Suis-je dans le bon chenil?

  • Henry Fleury - Inscrit 10 janvier 2011 05 h 41

    Des aboiements II

    Vous allez vous retrouver à l'SPCA Gilles.

  • Duygu Duygu - Inscrit 10 janvier 2011 11 h 09

    la prochaine conférence?

    Quelle est la date de la prochaine conférence? Je voudrais absolument assister.

  • Martin Dufresne - Abonné 10 janvier 2011 21 h 24

    Correctif

    "Speak White" date de 1968, neuf ans avant "La Chienne de l'hôtel Tropicana".

  • Michel Mongeau - Abonné 11 janvier 2011 09 h 13

    Colère?

    Je peux comprendre la colère de celles à qui l'on arrache les enfants pour les envoyer jouer aux soldats, de celles également qui ont été obligées à des rapports sexuels aliénants, de celles qui ont perdu maison et biens, en raison d'un contexte politico-économique malsain et abusif. Je comprends aussi la colère de ces femmes que la religion mutile, contraint et bafoue. Je comprends les colères tragiques, désespérées, affamées, sans-abri et toutes celles qui viennent de l'irrespect physique ou psychologique. Mais je dois avouer que je comprends moins bien celles de Québécoises, profs d'université, bien fringuées, véhiculées, lues, aimées, voyagées et appréciées. Je comprends qu'elles ressentent par moment, l'indignation, la frustration ou la déception. La colère c'est fort, épuisant et parfois destructeur. Il faut donc garder ses colères pour l'intolérable, ce qui nous ébranle et nous ronge au plus profond. Gide écrivait qu'on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Je doute qu'on fasse de la bonne littérature avec des sentiments exacerbés et un sens démesuré de l'introspection.