Poésie - René Lapierre et Maxime Catellier, coeurs troubles

Cette fragilité aiguë de l'être qui vit sa vie fugace, René Lapierre la creuse comme une plaie ouverte sur la difficile préhension du réel. Chacun, presque désespéré, à tout le moins empreint d'un désarroi profond, fouit les ambiguïtés, les incertitudes qui jalonnent le travail d'exister. Que retenir de l'éphémère, de l'angoisse mê-me, de cette plaie à l'âme qui convie le doute et la peine? Ce très beau recueil de l'auteur de L'Eau de Kiev et de Traité de physique s'offre comme une longue confidence étonnée devant ce trouble qui tient l'âme au poing, qui serre le cœur face au profil terreux du malheur.

Ainsi le poète dialogue-t-il avec lui-même: «Jusqu'où faut-il être lyrique? // Laisse tomber. Dis seulement les choses comme elles sont. // Comment sont-elles, en vérité, les choses? / Qu'attend de toi la vérité?» Ce n'est pas toujours de ce ton-là, car le poème convoque autant la nature que l'introspection, les images concrètes que les pensées fuyantes. En fait, on y voit un homme face au poids des découvertes, des secrets portés, seul, en poésie, et voulant dire, doutant, ne sachant que révéler, que retenir. Et c'est ce doute exactement qui fait le poids de cette parole forte, redoutable de lucidité dans sa mouvance même.

Pour peu qu'on soit attentif aux petits événements du monde, il peut nous arriver de saisir le tranchant de l'éphémère: «Dans les rivières les pierres émeuvent / le jeune coeur des pierres / et le tranchant de l'eau // À qui vais-je le dire? // Qui croira cela ». Ceux qui, au coeur justement, savent la précarité de l'instant fugitif. «As-tu pu dire une fois [...] ce qui arrive je l'ai voulu, cette fêlure, cette beauté je l'ai reçue, ne me suis pas esquivé, ne l'ai pas fuie, pas niée, pas perdue?»

Mais hélas! «ce que tu aimes ne s'attache pas à toi. Tu ne le retiens pas». Constatation essentielle qui est le pivot de ce recueil. Alors, comment comprendre ce titre: Aimée soit la honte? Dans cet effort de lucidité qui prévaut chez René Lapierre, dans cette volonté de saisir même la face cachée de l'âme, car la vie est à ce prix, car il «entend la honte, mêlée à la beauté», cette «beauté inexcusable».

Marcher le monde

Épars, ces Bois de mer que nous offre Maxime Catellier au fil des lieux et des voyages, images fugaces et fuyantes, douceur ou cruauté, monde éclaté, filiation surréaliste (j'en parlais récemment) que souligne une épigraphe de Malcolm de Chazal. Tout cela sur un ton posé, à pas lents, dirait-on, pour que la surprise des heures ménage au poète des moments de grâce: «On sait toujours d'avance / qui viendra nous chercher / à la gare, / à moins de voyager léger / et bondir d'île en île, / la fleur du rêve à la main / comme une poignée de sel.»

Buñuel n'est pas loin quand il s'agit de «Crever l'élan / avec une lame aussi mince / effilée à la vue»; les rêves ne sont pas loin dans nombre de poèmes de Catelier, lui qui «préfère encore rêver seul / dans un coin de [sa] tête, / au milieu de la fête / comme au mitan du monde». Sur un fond de clichés assez récurrents, conviant le «crible des retards», «la dérive des colères» ou «le chant des vagues», Catellier trouve tout de même une voie jusqu'à une certaine beauté.

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Collaborateur du Devoir