Philosophie - Le 4 X 4 est un poème

Le fantasme de nature sert aujourd’hui à vendre les véhicules utilitaires sports à la classe moyenne occidentale.<br />
Photo: Olivier Zuida - Le Devoir Le fantasme de nature sert aujourd’hui à vendre les véhicules utilitaires sports à la classe moyenne occidentale.

Si au XXe siècle certains philosophes ont su faire de la question de notre habitation terrestre l'objet d'une interrogation fondamentale — pensons à Martin Heidegger, à Arne Naess ou à John Baird Callicott —, on trouvera également du côté de la géographie quelques esprits libres pour interroger d'un point de vue critique, historique ou poétique la manière dont l'humanité habite sa planète. Chacun à leur manière, Élisée Reclus, David Harvey, Mike Davis ou, plus près de nous, Luc Bureau et Jean Morisset ont contribué à la constitution d'un corpus géophilosophique diversifié et portant un regard exigeant sur l'époque.

Parmi ces penseurs dont l'oeuvre transcende les frontières disciplinaires, il faut compter le géographe et orientaliste français Augustin Berque, dont les travaux des trois dernières décennies proposent une réflexion complexe et rigoureuse sur les effets de notre manière de penser sur notre manière d'habiter. Son dernier ouvrage, Histoire de l'habitat idéal, propose une généalogie de la notion de paysage qui, de la Chine ancienne à l'Occident contemporain, démonte la mécanique de la «médiance», c'est-à-dire la manière dont nos représentations de la nature ont des effets structurants sur cette nature et, en l'occurrence, des effets destructeurs.

L'invention du paysage

En remontant la source poétique jusqu'à la Chine des Six Dynasties et au-delà, Berque découvre les premiers matériaux ayant servi à l'invention de la notion de paysage, dont l'histoire avait jusqu'à présent associé l'avènement à l'art de la Renaissance européenne. C'est la figure du mandarin, occupant un poste politique à la ville et néanmoins propriétaire terrien à la campagne, qui permet ici le mieux d'illustrer comment s'est forgée l'idée d'une étendue terrestre qui, plutôt qu'objet de travail ou de possession, serait l'objet «de jouissance et de représentation».

Ce regard sur la nature, regard de la ville sur la campagne, se nourrit d'une poétique érémitique du ressourcement dont découle une «idéalisation de la vie hors des murs». Lointaine apparition, selon la lecture de Berque, de la fonction mythique de la cabane à thé japonaise, du Walden Pond de Thoreau, du Petit Trianon de Marie-Antoinette et du chalet familial au bord du lac, mais également origines du fantasme de nature qui sert aujourd'hui à vendre les véhicules utilitaires sports à la classe moyenne occidentale: «le 4 X 4 allant dans la nature, il va donc avec la nature, et il est la nature».

Désirer et détruire

La valorisation de la nature comme échappatoire à la vie urbaine s'est généralisée dans les formes contemporaines de l'habitation, notamment sous la forme de la «ville-campagne». Il s'agit bien ici pour Berque de la consécration de cet habitat idéal, la banlieue romantique, dans lequel la maison sort de la ville. Ce monde périurbain en pleine croissance, monde de maisons individuelles de confection industrielle et de voitures personnelles — notre monde —, est paradoxalement une forme d'habitation qui, accomplissant un ancien désir de retourner à la nature, détruit irrémédiablement cette nature. Au terme, la généralisation du modèle de la ville-campagne enferme les humains dans un monde artificiel, machinique et autosuffisant qui a perdu tout contact avec l'écoumène qui le fonde. Voilà le règne Cyborg, ou comment notre représentation de la nature détruit les conditions de possibilité de notre habitation terrestre. C'est la sombre perspective que voit s'accomplir sous ses yeux l'exégète des plus anciennes poésies telluriques.

Depuis son premier ouvrage sur le Japon, Le Sauvage et l'Artifice, paru chez Gallimard en 1986, l'oeuvre d'Augustin Berque, dont, fait remarquable, l'érudition manifeste n'empiète jamais sur la clarté, apporte un éclairage unique sur l'Orient et la manière dont celui-ci a nourri la culture occidentale. Elle est également le vaisseau d'une fort belle philosophie de la terre, inquiète et complexe, critique et fidèle.

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Collaboratrice du Devoir