Les 10 meilleures bédés de 2010 - Une année de rire, d'angoisse et de solitude

Chabouté, le maître des jeux d’ombre et de lumière, prince des aplats noirs et des récits réalistes à forte teneur humaniste récidive avec Fables amères, assemblage de nouvelles en forme de tout petits riens qui en disent beaucoup sur notre triste condition.
Photo: Vents d’Ouest Chabouté, le maître des jeux d’ombre et de lumière, prince des aplats noirs et des récits réalistes à forte teneur humaniste récidive avec Fables amères, assemblage de nouvelles en forme de tout petits riens qui en disent beaucoup sur notre triste condition.

Une déferlante de nouveautés est encore une fois tombée sur l'amateur de cases et de bulles en 2010. Il y a eu des finales de saga historique, des incursions dans les méandres des rapports humains comme dans d'autres dimensions, des destins croisés, de l'humour, beaucoup de talent, de la prospective et surtout l'impression de ne pas avoir assez d'une vie pour tout lire. Et si, à la charnière du temps, il fallait n'en garder que dix?

1. Fables amères, Chabouté (Vents d'Ouest). Le maître des jeux d'ombre et de lumière, prince des aplats noirs et des récits réalistes à forte teneur humaniste récidive avec cet assemblage de nouvelles en forme de tout petits riens qui en disent beaucoup sur notre triste condition. Sans surprise, mais avec ravissement, on y croise la solitude, les rêves brisés, le mépris, les préjugés et surtout un policier de l'immigration confronté à l'odieux de son job dans les yeux d'un enfant. Intense et sublime en même temps.

2. Apnée, Zviane (Pow Pow). Une nouvelle maison d'édition et une jeune auteure pleine de talent. Zviane signe ici, dans la foulée de son Point B et de sa Plus jolie fin du monde, une descende lente et vachement bien contrôlée dans l'enfer de la dépression. Découpage intelligent, scénario précis, perspectives originales: les bons ingrédients sont là, pour, au final, un ensemble digeste et séduisant, malgré la lourdeur du propos.

3. Tous à Matha, Jean-C. Denis (Futuropolis). Il en a fait des bons, mais c'est son meilleur. Sous ce drôle de titre, l'auteur propose ici une incursion dans sa jeunesse, en 1967, dans une France en pleine mutation sociale. C'est l'été, le temps du rock, des fêtes entre amis, des amours naissantes que le poids de valeurs sociales passéistes et d'un père psychorigide vont chercher à contraindre. Une trame simpliste pour une oeuvre profonde dont la suite est attendue en 2011.

4. Bye Bye Babylone, Lamia Ziadé (Denoël Graphic). En 1975, Lamia avait sept ans et vivait de gomme Bazooka et d'insouciance dans le paradis terrestre qu'offrait alors Beyrouth, au Liban. Puis l'enfer a frappé à la porte de la ville avant d'entrer. Dans cette brique, la jeune bédéiste revient sur ce triste point de bascule, à grands coups d'illustrations étonnantes soutenues par un texte lucide et sans concessions.

5. Parfum de lilas, Samuel Leblanc (Mécanique générale). Les destins impossibles sont certainement les plus intéressants. C'est en tout cas le propos de ce jeune bédéiste d'origine gaspésienne qui plonge ici dans l'univers des sentiments humains et surtout celui des rapprochements improbables stimulés par un environnement estival. Nous sommes en région, il y a un deuil à faire et une femme d'âge mûr va surgir avec un chien.

6. Metronom', Corbeyran et Grun (Glénat). Dans l'angoisse d'un futur peut-être pas si lointain et liberticide, le scénariste à succès trouve ici de nouvelles marques avec ce drame fantastique au fort potentiel divertissant. Les héroïnes y sont séduisantes, le système politique est insoutenable et le dessin, qui n'est pas sans rappeler le travail de Bilal, finit par inspirer. Pas forcément grand, mais redoutablement efficace.

7. Vogue la valise, Siris (La Pastèque). C'est la métaphore du drame et de la misère transportée dans une valise. Récit décalé et bouleversant, Siris signe ici un voyage quasi autobiographique dans un environnement sombre — père alcoolique, mère à bout de souffle, famille d'accueil — que seuls des dessins décalés et un tendre penchant pour l'autodérision vont permettre de rendre supportable. À lire, avec précaution.

8. Jeunauteur, tome 2, Stéphane Dompierre et Pascal Girard (Québec Amérique). Suite logique et désopilante du premier chapitre de la vie d'un jeune auteur plus doué pour la procrastination que pour l'écriture. Avec sa succession de gags en 4 cases, l'objet littéraire fait souvent sourire et parfois rire.

9. Burquette, tome 2, Francis Desharnais (Les 400 coups). Après avoir été affublée d'une burqa par son père, un fieffé gauchiste, pour sortir de la superficialité, Alberte se retrouve ici enchaînée à une machine à coudre, pour saisir la dureté de la vie des autres. Autre supplice, même combat: autopsier les paradoxes de la condition pour mieux en rire. Nécessaire pour survivre à son temps.

10. Toute la poussière du chemin, Martin et Antunes (Aire libre). Les fantômes du passé peuvent parfois éclairer avec efficacité les drames du présent. C'est le pari du duo de bédéistes qui en 80 planches plongent sans compromis dans l'Amérique de la Grande Dépression. Il y a des hommes avides de profits, des laissés pour compte qui vont perdre leur humanité, des pointes d'espoir et forcément l'impression que le drame de 1929, si loin, est finalement très proche.

À voir en vidéo